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Abir Moussi: un rappel à l’ordre… ancien?

Abir Moussi est candidate pour les élections présidentielles anticipées de septembre 2019. Mohamed Slim Ben Youssef, doctorant en Sciences Politiques à l’Université IEP d’Aix en Provence nous propose sa lecture de son parcours.

 

“Candidate de l’ancien régime”, “populiste passéiste”, la présidente du parti destourien libre collectionne les étiquettes. Ces appréciations fondent leur analyse sur une idée simple : Abir Moussi caresse une certaine nostalgie pour le régime de Ben Ali. Mais au delà des étiquettes, Abir Moussi incarne quelque chose dont on ne peut saisir le sens qu’à la faveur d’une compréhension de son ancrage social et sa trajectoire politique. Tentons rapidement de faire le tour sur ce qui permet de comprendre son rapport à l’autorité, ses ressources politiques et son positionnement à l’égard de la révolution. 

Abir Moussi : la candidate de “l’ordre”? 

Plusieurs prétendants au palais de Carthage n’hésitent pas à brandir le slogan de “l’autorité de l’État”. Les exemples ne manquent pas : M. Zbidi et ses partisans déclarent vouloir mettre fin aux “fissures” (Enkhiramât) qui auraient touché la capacité de l’État à imposer son autorité. M. Jomâa pose également la question de l’autorité de l’État, nécessaire pour réaliser des réformes. D’autres candidats discutent ce problème, dont M. Abbou qui lie la question de l’autorité de l’État à celle de l’impunité et de la corruption. Par conséquent, la même thématique est saisie différemment, en fonction du background politique des candidats. 

Abir Moussi fait de cette question de l’autorité une pièce
maîtresse de son discours politique.

Abir Moussi fait de cette question de l’autorité une pièce maîtresse de son discours politique.  Originaire de Jammal, petite ville sahélienne du gouvernorat Monastir, elle évolue depuis son enfance dans un univers imprégné d’un rapport étroit aux institutions et à l’autorité : son père travaillait dans la sûreté nationale alors que sa mère était institutrice. Ce que l’on sait de son parcours d’études témoigne également d’un attachement aux normes de la bonne conduite à l’école, à l’université, et par la suite au parti. Sa trajectoire universitaire de juriste évoque ce que disait Michael Béchir Ayari à propos des élites publiciennes du Sahel. Selon le politiste, ces élites bilingues et scolarisées, porteuses d’une conception méritocratique de la société, pouvaient se positionner au sein de l’appareil de l’État indépendant et occuper des postes de pouvoir. Ayant réussi le concours du certificat d’aptitude à la profession d’avocat (CAPA) en major de promotion, son parcours méritocratique ressemble beaucoup à une certaine frange des élites de l’indépendance. C’est la résonance entre sa trajectoire personnelle et son discours sur l’État bourguibiste qui fait la force de son projet politique. 

Ce que la candidate doit à l’avocate 

La question des ressources politiques est une question importante. Elle permet de comprendre les atouts des candidat.es et de différencier ce qui les favorisent le plus les un.es par rapport aux autres. Abir Moussi est l’une des professionnel.les de la parole. Son sens du verbe qui apparaît lors de ses sorties médiatiques peut être expliqué par deux choses : sa trajectoire militante antérieure et sa profession d’avocate.

Le problème est “le système 14 janvier”, dérive à la trajectoire historique de l’État tunisien moderne. La solution ? Elle.

Rappelons que le parcours politique de Mme Moussi ne date pas d’hier. Abir Moussi était secrétaire générale adjointe au RCD chargée de la femme à partir de 12 janvier 2010. Elle a également été vice-présidente de la municipalité de l’Ariana et membre membre du forum national des avocats du RCD. Son rapport à la vie politique et à la parole publique est donc très ancré. Pour autant, cette compétence du verbe est canalisée au travers d’une stratégie rhétorique particulière, une stratégie de distinction qui fait “style”. Quelle est donc cette stratégie de discours ? Un diagnostic clair : le problème est “le système 14 janvier” (mandhoumet arba’atach janvi), dérive à la trajectoire historique de l’État tunisien moderne. La solution ? Elle : parce qu’elle n’a jamais fait partie de ce nouveau système, parce qu’elle est la digne représentante de l’État bourguibiste.

Abir Moussi, la révolution et le parti 

Le positionnement de Abir Moussi à l’égard de la révolution ne peut s’expliquer qu’à l’aune de son rapport au Rassemblement Constitutionnel Démocratique, de sa trajectoire politique et de sa perception de l’événement révolutionnaire. Mme Moussi est nommée secrétaire générale adjointe chargée de la femme au RCD, presque une année jour pour jour avant le 14 janvier 2011. 

Un bel avenir politique lui était promis : elle faisait partie de la jeune élite politique du parti quasi-unique qui a commencé à gravir les échelons du pouvoir. Le 14 janvier était un moment brutal pour sa carrière politique, une coupure génératrice de désillusion et de frustration politique. Cela pourrait notamment expliquer ce qu’on peut considérer comme une certaine “cohérence” dans sa trajectoire politique, pré et post-14 janvier. Quelques mois après, elle défend contre vents et marées son parti et faillit se faire lyncher au tribunal en le faisant.

À un moment où le coût de la défense de l’ancien régime était le plus élevé, une telle attitude peut avoir des significations multiples. La défense de privilèges en train de disparaître? Une conviction politique aveugle? Une stratégie d’auto-légitimation dans un contexte où toute forme de légitimité est remise en cause? Peut-être tout cela à la fois. 

Mohamed Slim Ben Youssef

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