Barr al Aman

Ben Guerdane, vision stratégique en trompe-l’œil

Trois années se sont écoulées depuis ce matin où l’Organisation de l’Etat Islamique (OEI) a tenté vainement de prendre d’assaut la ville de Ben Guerdane. Loin de la cacophonie habituelle lors des célébrations, loin aussi des appels, chaque année répétés, de lui donner sa juste part de développement et de considération, force est de constater le gouffre entre l’état de cette délégation et son l’emplacement stratégique, sa population de près de cent mille habitants et sa superficie s’étendant sur la moitié du gouvernorat de Médenine (sud-est tunisien).

De la colonisation à l’indépendance: les mécanismes de de domination

La plupart des habitants de Ben Guerdane appartiennent au même « réseau tribal », à savoir la tribu Ouerghamma dont les racines sont amazighs et plus précisément la branche des « Twazines » qui sont connus pour leur passé chevaleresque prenant les devants pour les combats face à la tribu libyenne voisine des « Nwayels » ou contre la colonisation française. Ce patrimoine guerrier est valorisé chaque année par le festival équestre. Les poètes populaires y vantent l’audace et les exploits des chevaliers de la tribu. Ce festival a lieu dans le lac Al Bibane, peu connu dans cette ville qui est souvent perçue comme un espace d’échanges commerciaux, et dont on oublie le potentiel agricole et minier.

Economiquement, Ben Guerdane pourrait être une zone à haut rendement. Selon Ben Guerdane: l’identité et l’histoire de Mohamed Chandoul (p54, arabe), les colonisateurs français ont édifié cette ville afin d’en faire un centre stratégique avancé non loin des lacs de Al Maktaa’ et d’Al A’dhibet aux frontières libyennes. Objectif: contrebalancer le poids démographique de la zone de Zouara, côté libyen, ainsi que ses agglomérations comme Abou Kammach et Zolten. Cette démarche aurait un autre avantage: sédentariser les membres nomades de la tribu “Twazine”. L’administration coloniale a veillé à créer un modèle économique basé sur un centre commercial au coeur de la ville, puis une ceinture de cultures vivrières et une deuxième pour la plantation d’oliviers. Les pâturages sont relégués loin du centre sans compter les activités maritimes dans la zone du lac Al Bibane qui se trouve à 5km du centre-ville.

Ce modèle économique a été mis à rude épreuve aujourd’hui avec l’explosion du commerce frontalier. La culture oléicole a elle aussi connu une expansion depuis trois décennies, concurrençant la délégation voisine de Zarzis en production d’huile d’olive. De plus, le port de Ktef, à peine 5 km du poste frontière Ras Jedir, connait un essor de la production de la pêche; il talonne les îles Kerkennah dans la production de pieuvres. Autre produit de la mer: le sel! Le lac de Al Adhibet en fournit une bonne qualité.  

Pourquoi ce sentiment persistant de la marginalisation alors que cette région dispose d’un fort potentiel ? Un sentiment qui pousse les habitants à protester notamment lors des événements de 2010 durant la fermeture du poste frontalier de Ras Jdir. Un événement considéré par certains comme un précurseur de la chute de la dictature de Ben Ali.

L’Etat tunisien post-indépendance n’a pas adopté une vision stratégique concernant la région de Ben Guerdane, contrairement au pouvoir colonial. Le pouvoir bourguibien a adopté une politique punitive envers Ben Guerdane, une région yousséfiste portée par l’élan du nationalisme arabe. Ainsi, elle a été totalement mise de côté en matière de développement régional selon Kamel Laarousi dans Commerce parallèle et conntrebande dans l’espace frontalier tuniso-libyen, (arabe, août 2018). Par la suite, le régime a opté pour une politique d’absorption de la colère par l’ouverture au marché libyen pourvoyeur d’emplois pour les jeunes principalement. Toutefois, ce modèle cachait un certain nombre d’effets secondaires. Notamment le clientélisme, plusieurs habitants ont pris goût à l’enrichissement facile, rapide et non-productif. De plus, cela comporte d’autres écueils dont la fluctuation du flux de marchandise, et la fermeture des postes frontières d’un moment à l’autre, sans oublier les fréquents blocages des routes.

La municipalité, nouvel acteur économique?

La situation économique a souvent été évoquée dans les campagnes électorales pour les municipales qui ont eu lieu en mai 2018. Ici, ce qui a polarisé les concurrents rappelle encore une fois son statut bien particulier de ville-frontière. Le parti Ennahda – dont la ville est l’un des fiefs à échelle nationale – a naturellement présenté une liste, c’est d’ailleurs la seule formation politique représentée dans tout le pays. Par ailleurs, une liste indépendante « Ben Guerdane en premier! », présidée par l’universitaire Chokri Rejili s’est également portée candidate. Cette dernière trouve ses racines idéologiques dans le passé nationaliste-arabe de la ville. D’ailleurs, les « verts » (الخضر), entendre ces proches du régime de la Jamahiryia libyenne comme les habitants les appellent, ont largement contribué au succès électoral de cette liste.

Le chercheur Mahdi Thabet nous indique que des partisans d’Ennahda accusent la liste indépendante d’être soutenue par l’avocat et ancien ministre des domaines de l’Etat Mabrouk Kourchid qui a pour but d’empêcher le parti islamiste de s’imposer dans les municipalités frontalières du sud-est tunisien.

La concurrence était rude et le climat tendu. Les résultats des élections ont finalement donné une majorité nette à Ennahda avec 15 sièges contre 9 pour la liste « Ben Guerdane en premier! ». Les conflits se sont peu à peu résorbés et les solutions ont émergé petit à petit.

Développement en panne

Depuis longtemps, le problème de l’eau potable demeure le principal défi pour la ville de Ben Guerdane. La haute salinité de l’eau, la chute de pression, coupure d’eau ou indisponibilité aux étages ont conduit les habitants à manifester à différentes reprises notamment en 2017. La SONEDE a entrepris des travaux, elle aussi, afin de remédier à cette situation. Un puits a été creusé dans la zone de Ouersania à une distance de 6 km du nord de la ville de Ben Guerdane avec en renfort l’acheminement d’eau à partir de la ville voisine de Zarzis. Cependant, ce ne sont pas des solutions pérennes même si elles ont partiellement amélioré l’approvisionnement en eau potable durant la nuit.

Sur le plan de l’infrastructure, la ville est un chantier permanent. Les réseaux d’assainissement urbain sont en  réfection permanente depuis 2016. Pourtant en cours de rénovation, il a été aussitôt endommagé. Ils n’ont pas tenu le coup aux pluies diluviennes du printemps 2018, laissant courir le bruit dans la ville qu’il y a eu anguille sous roche durant la passation de marché. Pire, certains ouvriers n’étaient pas qualifiés pour les travaux en question, ils n’avaient pas de superviseurs, selon nos observations sur le terrain. Résultat, les rues sont devenues impraticables et les routes défoncées pénalisant les usagers sur place.

Dernière idée en vogue à Ben Guerdane: « Marsa Ksiba Beach ». Sur les bords du lac Al Bibane. Pris en charge d’abord par le conseil régional de Médenine, ce projet a été repris en main par la municipalité. Il a pour but de … est une piqure de rappel que cette ville frontalière est une ville côtière qui a tout d’une ville de l’intérieur!

Dessin de Sadri Khiari www.sadrikhiari.com

فريق بر الامان La rédaction de Barr al Aman

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