Barr al Aman

Le « deal du siècle », un mirage diplomatique ?

50 milliards de dollars. Répété en boucle dans tous les médias, ce montant donne le tournis et fixe un prix au renoncement des droits politiques des Palestiniens. Il annonce avec force l’initiative états-unienne pour obtenir un accord de paix au Proche-Orient. Après deux ans de rumeurs sur son contenu, l’administration américaine a dévoilé son programme économique pour la rencontre de Manama (Bahreïn, 25-26 juin). Un tableau surréaliste qui nous parle d’occupation, de dollars et de vieille diplomatie.

Une absence performative

Jusqu’à la veille de sa publication sur le site de la Maison-Blanche, le « deal du siècle » annoncé depuis la prise de fonction de Donald Trump a fait office de mirage diplomatique. Depuis plus de deux ans, la presse et les chancelleries diplomatiques devaient se contenter des rares déclarations de Jared Kushner (conseiller et gendre de Trump) et Jason Greenblatt (représentant spécial pour les négociations internationales). Trop peu pour deviner quelle serait l’orientation de cette initiative politique, suffisamment pour comprendre que les confidences de diplomates américains ou israéliens servaient de ballons d’essai sur certaines mesures, mais déjà trop pour que l’Organisation des Nations unies (ONU) ou l’Union européenne (UE) s’autorisent une initiative concurrente.

Ce fut là la première victoire trumpienne. Son annonce de vouloir régler l’épineux dossier israélo-palestinien comme on met un terme à un différend commercial — à grand renfort de menaces et de montants exorbitants — a tétanisé des partenaires qui n’ont jamais été submergés par leur courage diplomatique.

À l’ONU, les résolutions de l’Assemblée générale condamnant l’occupation israélienne et rappelant la nécessité de ne pas enterrer tout espoir de voir naître un État palestinien s’empilent dans l’indifférence (israélienne) la plus totale. L’organisation assiste également à l’offensive financière et politique de Trump contre ses agences pour dénoncer ou contraindre sa ligne politique.

L’agence onusienne en charge des réfugiés palestiniens (UNRWA) a vu son budget réduit de près de 30 % après la décision américaine de ne plus verser sa contribution (qui était de 360 millions en 2017 pour un budget total avoisinant le milliard de dollars). Fin 2018, les États-Unis ont également acté leur retrait annoncé de l’UNESCO, où leur dette pour impayés s’élève à plus de 550 millions de dollars et menace la viabilité financière de l’agence.

L’UE n’a, elle, jamais endossé le rôle politique auquel son influence économique l’autorisait à prétendre. Dernièrement, la France a tenté de jouer sa partition en proposant une initiative qui s’est réduite à une déclaration de bonne volonté. La décision israélienne de ne pas s’y associer l’avait condamnée dans l’œuf.

Sans concurrence diplomatique, l’administration américaine a avancé les pions d’une politique pleinement en phase avec celle du gouvernement israélien de Benyamin Netanyahu, en dehors de toute négociation ou cadre multilatéral.

Le 6 décembre 2017, Donald Trump reconnaît Jérusalem comme capitale de l’État d’Israël, une décision qui s’oppose au consensus international sur l’établissement de Jérusalem-Est comme capitale palestinienne. Le transfert de l’ambassade américaine le 14 mai 2018 pour le 70anniversaire de la déclaration d’indépendance d’Israël (qui est également celui de la Nakba, l’expulsion de près de 800 000 Palestiniens de leur terre) donne corps à cette initiative, en signalant explicitement la décision américaine de clore unilatéralement la question de la division de Jéruslem, au coeur des exigences pour une paix juste.

Les multiples déclarations d’officiels américains — Kushner et Greenblatt, mais également David Friedman, l’ambassadeur américain en Israël — sur le « droit » d’Israël à annexer les colonies de Cisjordanie viennent là encore se substituer à la publication des paramètres politiques du « deal du siècle ». La livraison fin juin 2019 de son volet économique n’informe d’ailleurs qu’à la marge son projet politique.

Pour compléter le tableau d’une performance diplomatique au service de la droite dure israélienne, il faut entendre le silence américain sur le désenclavement de Gaza, la levée de l’occupation ou la fondation d’un État palestinien pleinement souverain. En ce sens, Trump réussit à conjuguer l’art diplomatique du secret avec l’habitude israélienne du fait accompli. Le « deal du siècle » est avant tout l’histoire de son absence, qui aura permis d’anesthésier les volontés diplomatiques et d’avancer l’agenda israélien dans les Territoires.

Économie palestinienne, de quoi parle-t-on ?

Le temps d’une Ligue arabe unifiée capable de proposer son propre plan de paix régional (2002) – auquel Israël aura mis 14 ans à répondre, par la négative – est révolu, la preuve les pays arabes semblent subir cette initiative américaine plus qu’ils l’accompagnent (ou la combattent). La prudence politique a cependant été de mise devant l’annonce des 50 milliards de dollars, au poker comme en politique, le bluff a ses limites.

Les pays arabes ont redoublé de créativité pour être discrètement présents à « l’Atelier de Manama », ainsi rebaptisé pour ne pas souligner l’échec à réunir des représentations politiques de premier rang. Hommes d’affaires, cadres ministériels, secrétaires généraux ont fait le déplacement pour représenter leurs pays. Seuls l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar ont envoyé des délégations de niveau ministériel (en l’espèce, leurs ministres des Finances). La promesse d’investissements inédits n’a pas été pas suffisante pour faire courir le risque d’une contestation sociale trop forte dénonçant la « vente » du droit des Palestiniens à l’auto-détermination.

Cette frilosité peut s’expliquer par le bon sens politique de pouvoirs en place qui ne veulent pas offrir à leurs peuples une bonne raison supplémentaire de les dénoncer. D’autant que les autocrates de la région ne manquent jamais une bonne occasion de manier la « cause palestinienne » pour acquérir à moindres frais quelque légitimité politique.

Le peu d’engouement devant les annonces américaines doit surtout au caractère surréaliste du plan Peace to Prosperity (le nom officiel de ce volet économique), qui décrit une économie palestinienne sans aucun rapport avec sa réalité. Son lecteur n’apprend par exemple rien des conséquences économiques de l’occupation israélienne.

Le rapport se limite à définir comme obstacles au développement économique de la Palestine l’inanité de son gouvernement (qu’il faut donc réformer pour dynamiser le secteur privé) et la faiblesse des investissements extérieurs. Pour en faire la « Singapour du Moyen-Orient », le gouvernement américain propose donc de solliciter 50 milliards d’investissements sur dix ans et d’accompagner les pouvoirs publics palestiniens vers le libéralisme le plus débridé.

Dans la réalité, l’économie palestinienne souffre d’autres entraves. Le contrôle par Israël de la « zone C » (60 % de la Cisjordanie) lui offre le contrôle des terres arables, des voies de circulation et des réserves d’eau, en plus des territoires confisqués par les colonies. Autant d’atouts indispensables au développement d’une économie palestinienne.   

Le deal du siècle ne dit rien non plus du féroce blocus terrestre et maritime qui enferme la bande de Gaza depuis plus de douze ans. Régulièrement bombardé et jamais reconstruit, ce territoire est l’un des plus peuplés au monde. Son taux de chômage atteint 53 % et la paupérisation galopante de la population, composée à 80 % de réfugiés, fait craindre le pire à l’UNRWA qui parle de « faillite politique ».

L’Accord de Paris (1994, volet économique des accords d’Oslo) a organisé l’enchâssement de l’économie palestinienne dans celle de son occupant. Marché captif du surplus de la production israélienne, elle ne dispose pas du contrôle nécessaire de ses sols pour développer son agriculture, pas plus qu’elle n’a le droit de développer son secteur industriel. Les négociateurs israéliens ont habilement déguisé cette interdiction en une mesure de sécurité ; qui dit industrie dit risque de production d’armes !

Quant au secteur tertiaire, il reste largement dépendant des autorisations israéliennes. Ce fut par exemple le cas de l’utilisation de la 3G en téléphonie, dont le déploiement fut interdit jusqu’en janvier 2018. Pour parfaire son contrôle, Israël est l’autorité en charge des autorisations pour l’import-export depuis et vers les Territoires et de la collecte des taxes. Leur reversement est fréquemment soumis aux aléas de ses relations avec l’Autorité nationale palestinienne (ANP), dont le budget dépend en grande partie de ces revenus.

Cette imbrication a eu une autre conséquence que celle du contrôle absolu par Israël de la vie économique palestinienne. Elle a permis l’injection dans l’économie israélienne de plus de 60 % du montant de l’aide versée aux Palestiniens (aide directe, soutien à l’ANP ou aux organisations non gouvernementales). Israël est donc le premier bénéficiaire de l’aide aux Palestiniens. Et Israël sera la puissance économique qui bénéficiera directement de l’injection des 50 milliards sur les dix ans à venir, si le plan américain devient réalité.

En publiant son volet économique en amont d’un éventuel volet politique, l’administration américaine ne fait pas que sérier les discussions autour de son hypothétique plan de paix. Elle écarte les causes politiques de la fragilité économique palestinienne, en premier lieu la poursuite de la colonisation, et fait vivre le fantasme d’un potentiel économique palestinien susceptible d’apporter à sa population une « prospérité » sans État. En ne répondant pas aux demandes de l’une des parties, cette initiative n’a aucun espoir d’atteindre son objectif affiché qui est la construction d’une « paix durable ». Elle permet en revanche d’acter de moins en moins discrètement le rapprochement économique d’Israël et des monarchies du Golfe sous couvert de négociations de paix.

La diplomatie a-t-elle encore un futur ?

Le document proposé par l’administration américaine reprend les codes (et les illustrations, voir le fil Twitter de Jeol Braunold à ce sujet) des agences de développement ou des grandes ONG. En refusant d’affronter la question politique de la colonisation israélienne, la diplomatie se tire pourtant une balle dans le pied. Quel est en effet son rôle, sa « plus-value » pour emprunter à ce langage, face aux mondes du développement, de la défense ou du secteur privé si elle vide de toute dimension politique les discussions sur la paix et sur la guerre ? Incapable d’organiser le dissensus pour le résoudre, cette diplomatie de l’argent entend écraser toute opposition et toute demande politiques.

Sous couvert d’accompagner les Palestiniens vers la paix et la prospérité en contournant leur projet étatique, la proposition américaine soulève un certain nombre de questions qui dépasse le cadre israélo-palestinien. Trump poursuit et renforce l’aptitude américaine à marginaliser les instances internationales, à soutenir au-delà du raisonnable un pouvoir régulièrement suspecté de commettre des crimes de guerre, à privilégier le pouvoir des armes ou de la big money à celui de la diplomatie. Américaine, cette conduite pourrait tout aussi bien être russe, française ou saoudienne et s’incarne dans les désastres les plus contemporains de la région : Libye, Syrie, Yémen.

La diplomatie a jusqu’ici organisé l’impunité israélienne. La politique américaine repose aujourd’hui sur la croyance que la promesse de 50 milliards de dollars pourrait faire taire la demande palestinienne d’indépendance et de souveraineté. Passer d’une politique au service du plus fort à une négation de l’existence même des droits fondamentaux du plus faible  représente un virage qu’il conviendrait de ne pas prendre avec trop d’entrain, au risque de tuer définitivement tout espoir d’une paix véritable – celle qui reconnaît d’abord les peuples dans leur dignité.

Xavier Guignard

Politiste, chercheur à Noria


Cet article a été initialement publié sur AOC. Barr Al Aman Recherche & Médias le met à disposition en arabe et en français avec l’autorisation de l’auteur

Xavier Guignard

Bio : Xavier Guignard est chercheur au sein du centre de recherche Noria et chargé de cours à Sciences Po Paris depuis 2015. Il a également enseigné dans les universités Al-Quds (Palestine) et Paris 1 Panthéon Sorbonne. Il termine son doctorat à l’Université Paris 1.

Ses recherches portent sur les politiques de sorties de conflit, l’autoritarisme et les relations entre pouvoirs locaux et nationaux. Il a conduit plus de trois ans d’enquête en Palestine et débute un nouveau projet de recherche en Libye.

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