Barr al Aman

Dessalement / Djerba: de l’eau de mer à boire pour étancher sa soif?

Première station de dessalement d’eau de mer en Tunisie, l’unité de Djerba est entrée en exploitation en mai 2018. Cette technique d’approvisionnement en eau potable est présentée comme la réponse à la pénurie d’eau qui touche la région. 

Rien n’y parait mais c’est là-bas, entre ces deux bouées, que commence une partie du système de distribution d’eau potable de l’île et c’est dans cette mer azur que se joue une partie de la sécurité hydrique de la région.

La prise d’eau c’est l’alimentation en eau de mer qui fait tourner le système de dessalement. Elle se fait à 2,4 kilomètres du bord de la plage, à un endroit où la profondeur des eaux atteint 9 mètres. En effet le système a besoin d’être approvisionné avec de l’eau de mer sans matières en suspension, ces matières insolubles  qui flottent à la surface.

A l'horizon deux bouées marquent le lieu de la prise d'eau. (Sana Sbouaï pour Barr al Aman).

A quelques mètres du bord de l’eau, juste avant que la route goudronnée ne débute, des plaques de ciment au sol sont les seuls indices visibles de cette installation : c’est en fait un regard de visite et de connexion de l’arrivée d’eau. L’eau de mer arrive jusque-là et continue son chemin jusqu’à la station de captage à quelques 600 mètres de ce regard, sans système de pompage, simplement de manière gravitationnelle, du fait d’une canalisation construite en pente.

Aux abords de la plage il ne reste aucune trace des mois de travaux qui ont retourné le sol sur des centaines de mètres pour enfouir 2 canalisations, l’une servant à récupérer l’eau de mer pour qu’elle soit dessalée, l’autre servant, en sens inverse, à rejeter dans la mer les saumures extraites de cette eau rendue potable.

Pendant 3 ans Hocine Thameur a contrôlé, pas à pas, la construction de cette unité de dessalement. Un projet important qui a permis de résoudre le casse-tête du manque d’eau dans l’île. Sur la plage il l’assure, accompagnant sa parole d’un geste de la main : “Il n’y a aucun impact sur l’environnement.”

Des fonds marins à la station de dessalement 

L’eau de mer pompée au large arrive jusqu’à la station de pompage, premier des deux bâtiments qui constituent l’unité de dessalement. C’est une bâtisse dont aucun bruit ne s’échappe et qui ne laisse pas deviner l’activité qu’elle abrite. Pourtant, une fois que l’on en passe les portes et que l’on se retrouve à l’intérieur, le bruit de la pompe couvre les paroles. C’est cette pompe renvoie l’eau de mer vers le second bâtiment de l’unité de dessalement. Dans ce premier bâtiment Il s’agit d’abord de retenir les déchets qui auraient pu arriver jusque dans la première bâche de captage, cette immense piscine où l’eau de mer arrive. A ce niveau il y a une première vérification de présence d’hydrocarbure et de chlore dans l’eau de mer captée.

Puis l’eau de mer est envoyée à environ 1,5 kilomètres de ce premier bâtiment, vers l’unité de dessalement en elle-même. L’eau y sera prétraitée, filtrée, avant d’être dessalée via un système d’osmose inverse. L’eau sera enfin reminéralisée, c’est à dire qu’il y aura un apport de minéraux, avant d’être distribuée aux consommateurs. 

La technique de dessalement mise en place ici est celle de l’osmose inverse, qui est un procédé de séparation à l’échelle moléculaire, réalisé grâce à une membrane sélective, à travers laquelle l’eau sous pression passe. En clair : c’est un système de purification de l’eau qui utilise un système de filtrage extrêmement fin, qui ne laisse passer que les molécules d’eau. 

C’est dans le second bâtiment de l’unité de dessalement qu’à lieu ce “filtrage”. On y compte des kilomètres de câbles électriques et jusqu’à 300 kilomètres de canalisations en tout genre. Chaque canalisation a une fonction dédiée et c’est un code couleur appliqué aux tuyaux qui permet de s’y retrouver. Les tuyaux vert clair contiennent l’eau de mer entrant dans l’unité de dessalement ; les tuyaux verts foncés contiennent les saumures rejetées ; ceux de couleur grise servent au barbotage par l’air ; les tuyaux violets pour le circuit de lavage des produits chimiques, jaune pour la neutralisation du fluor, et bleu pour l’eau dessalée.

Un code couleur spécifique donne des indications sur ce qu'acheminent les tuyaux. (Sana Sbouaï pour Barr al Aman)

A chaque étape du processus de dessalement de l’eau, un panneau de contrôle permet de vérifier sa pression, le volume de travail des pompes, la composition de l’eau… Et le tout est également visible depuis un bureau de contrôle dans lequel, face à 9 écrans, des équipes se relaient jour et nuit pour vérifier le bon fonctionnement du système, la qualité de l’eau, la pression de pompage, les mesures des rejets de saumures…

Les chiffres

La station de dessalement d’eau de mer de Djerba est un projet annoncé en Tunisie depuis l’époque Ben Ali. Après la révolution le projet a été remis sur la table et aurait, suivant les différents calendriers, du voir le jour en 2015, en 2016, et en 2017, avant de finalement entrer en exploitation en mai 2018.

C’est en mai 2015 que les travaux, qui se dérouleront pendant 32 mois, ont finalement débuté. Avec un coût total de 153 millions de dinars, peut-on lire sur le panneau d’informations des travaux publics, toujours planté à l’entrée de l’unité de dessalement.

Cette station de dessalement doit permettre de répondre aux besoins en eau potable de l’île qui sont estimés à 40 000m3 journaliers en hiver et 75 000 m3 en été, selon les indications de la Sonede.

L’unité de dessalement de Djerba peut fournir jusqu’à 50 000m3 d’eau dessalée par jour, lorsque les deux lignes de production sont en fonction. “Cette quantité permet de couvrir les besoins de la région entière”, assure Houda Abidi, ingénieur chimiste, responsable de contrôler la qualité de l’eau produite par l’unité de dessalement.

Et d’ici 2023 l’extension de l’unité de dessalement permettra de produire 75 000m3 d’eau dessalée par jour.

Volume d'eau traitée par la station de Djerba en 2018
50.000 mètres cubes
Volume d'eau traitée par la station de Djerba en 2023 (prév)
75.000 mètres cubes

Une eau distribuée de bien meilleure qualité

Au pied des osmoseurs, ces cylindres blancs qui comptabilisent au total 356 tubes de 8 membranes chacun, servant au processus d’osmose inverse, Houda Abidi s’approche d’un panneau d’échantillonnage, fait de petits robinets, en ouvre un, qui laisse s’échapper un filet d’eau limpide et inodore, qu’elle propose de goûter. L’eau est effectivement d’une rare douceur, complètement exempte de salinité.

Dans l'unité de dessalement il est possible de goûter directement l'eau produite. (Sana Sbouaï pour Barr al Aman)

“Une voisine m’a dit que l’on distribué du soda” sourie-t-elle. Effectivement l’eau distribuée n’a plus rien à voir avec ce qu’elle a pu être auparavant : brune, trouble et salée. Houda Abidi raconte d’ailleurs avoir changé plusieurs fois ses couverts de cuisine, du fait de la corrosion de l’eau distribuée auparavant.

Sur cet aspect là le contrat est doublement rempli : la Sonede distribue aujourd’hui de l’eau en pour satisfaire les demandes de la population et l’eau est de bien meilleure qualité qu’elle ne l’a été auparavant.

Houda Abidi est en charge de vérifier la qualité de l’eau distribuée justement : “C’est bien  de distribuer de l’eau en quantité suffisante pour répondre aux besoins de la population, mais il faut surtout contrôler sa qualité.” Elle explique d’ailleurs qu’au sein même de l’unité de dessalement il y a un laboratoire qui vérifie la qualité de d’eau dessalée distribuée, et qu’au total ce sont 4 contrôles différents qui sont effectué : le premier par le laboratoire dans la station de dessalement, le second par un laboratoire privé, le troisième est un contrôle contradictoire fait par la Sonede et enfin le quatrième contrôle est fait par le ministère de la Santé.

Quels sont les résultats de ces contrôles jusqu’à présent ? Il faudra se contenter d’un “tout va bien” en guise de réponse.

“Les touristes prenaient leurs douches, pendant que les citoyens n’avaient pas d’eau

Non loin de la plage où l’eau est pompée un restaurateur se dit satisfait. Pour lui maintenant tout va mieux.  Il n’est pas le seul a avoir cet avis.

Ahmed Rhouma a crée l’association Citoyen engagé à Houmt Souk en 2011.  Les questions environnementales sont au coeur de ses préoccupations. En 2013 il a d’ailleurs organisé le Forum de l’eau à Djerba. La question de la raréfaction de cette ressource l’inquiète. “Depuis 10 ans il y a des problèmes de fluidité dans la distribution de l’eau sur l’île. En gros les touristes prenaient leurs douches, pendant que les citoyens n’avaient pas d’eau”, résume-t-il.

La mise en fonction de la station a permis de pallier au problème de quantité d’eau. Mais pas seulement : “En 2017 nous avons vécu une grave crise, avec une eau distribuée qui était carrément brune “, se souvient-il.

Aujourd’hui l’eau distribuée est d’une qualité incomparable : “Tout ce qui vient après l’eau noire qui coulait de notre robinet à l’époque, est forcément une bonne nouvelle”, explique Ahmed Rhouma. Interrogé sur des craintes quant à de possibles impacts sur l’environnement il répond : “Pour être honnête on doit dire que l’on n’a aucun recul pour le moment pour mesurer les impacts de ce dessalement. ça ne fait que 6 mois. Il faudra attendre quelques années pour voir ce que ça donne.”

En attendant il explique que pour lui le problème de l’eau est bien plus global : il s’agit de la question de l’hôtellerie de masse imposée à l’île et que depuis les années 80 une étude avait déjà souligné le fait que l’installation de chaînes hôtelières poserait un problème du fait de ressources hydriques faibles.

De son côté Yassine Bazar Bacha, agriculteur de Djerba, explique avoir des inquiétudes. Quand il y a des années la question de la création d’une station de dessalement d’eau de mer a été invoquée, il a commencé à se renseigner pour comprendre les impacts écologiques et sanitaires du dessalement.

“J’ai posé des questions à des gens de la Sonede en 2016, lors d’une rencontre sur l’eau. Il m’a clairement été répondu que la seule urgence pour le moment était de fournir de l’eau aux usagers. L’argent était là, le projet aussi, il suffisait de foncer pour le faire” rapporte-t-il.

Pallier à la soif, voilà le mot d’ordre général. A Djerba la question de l’impact du dessalement de l’eau de mer semble ne pas se poser. Tant que l’eau coule des robinets.

Traduit du français vers l’arabe par Khayreddine el Bacha

Dessins de Sadri Khiari www.sadrikhiari.com

Photos de Sana Sbouaï pour Barr al Aman

Sana Sbouaï

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