Barr al Aman

Le dessalement d’eau de mer, loin d’être une solution miracle

Si le dessalement est une technique de production d’eau potable qui semble susciter l’engouement de responsables politiques en Tunisie, à travers le monde les avis sont plus réservés. Ainsi en janvier 2019, un rapport de l’ONU s’inquiétait des conséquences de cette technique. En Tunisie, les chercheurs n’ont pas un avis unanime, même si on les sent, pour la plupart, réticents.

Barrages se vidant trop vite, pluie rare et besoins en eau grandissants. Pour résoudre cette équation compliquée la Tunisie semble avoir trouver la solution: dessaler l’eau de mer et les eaux saumâtres. Dessaler pour produire de l’eau potable.

En 2023 le pays devrait compter 25 stations de dessalement gérées par la Sonede (Société nationale d’exploitation et de distribution des eaux), pour produire de l’eau distribuée aux consommateurs. La technique doit permettre de répondre au problème du stress hydrique que le pays connait, du fait de sa situation géographique, des usages agricoles gourmands en eau, et d’infrastructures de distribution détériorées.

Si du côté des responsables politiques et de la Sonede, la solution du dessalement semble être sollicitée sans retenue, les chercheurs ne font pas preuve du même engouement. En effet, différentes études internationales font état des inconvénients et impacts du dessalement, des résultats que les chercheurs ont bien intégrés. Le dessalement est une technique polluante, énergivore, coûteuse… et si elle apparait comme une solution dans certaines régions, les chercheurs soulignent que d’autres efforts doivent être faits en Tunisie.

Le dessalement, une nécessité, mais pas la seule réponse à la pénurie d’eau

Depuis son bureau de l’Ariana, Amor Bayouli, consultant international, ingénieur de génie rural, eaux et forêts explique : “Le dessalement en Tunisie est une nécessité, mais pas la seule réponse à la pénurie d’eau potable.”

Pour lui la Tunisie “va trop loin dans le dessalement.” M. Bayouli a participé, en 2016, à l’étude stratégique “Eau 2050” qui est l’élaboration de la vision et de la stratégie du secteur de l’eau, et qui a pour but de “contribuer au développement socioéconomique, en sécurisant la disponibilité et l’accès à la ressource en eau pour la Tunisie à l’horizon 2050, de manière efficiente, équitable et durable, suivant une approche de gestion intégrée des ressources en eau”.

De son point de vue, le dessalement est une réponse à la crise de l’eau, mais une réponse qui a de nombreux désavantages. cite pêle-mêle le coût énergétique de la production d’eau à partir d’eau de mer, l’émission de gaz à effet de serre, le coût financier de ces technologies, le manque de maîtrise de ces technologies qui sont fabriquées à l’étranger, l’impact des rejets de saumures qui n’est pas réellement mesuré en Tunisie, l’impact des rejets des produits chimiques utilisés en pré et post traitement de l’eau de mer…

Si aujourd’hui les autorités penchent pour la solution du dessalement, afin de produire de l’eau potable, “sans essayer d’améliorer les défauts du système existant” c’est presque par orgueil selon l’expert : “Maintenant que nous n’avons plus de grands projets de prestige, comme de grands barrages à construire, on passe au dessalement…” déplore-t-il.

Pour lui la stratégie globale de la gestion de l’eau ne doit pas s’arrêter à cette seule solution. Il estime que le travail qui doit être fait doit se concentrer sur la résorption des pertes du réseau de distribution d’eau existant. C’est en évitant de gaspiller de l’eau que le pays pourrait lutter contre la soif.

Chiffres à l’appui il montre  que les projets de dessalement sont principalement implantés dans les endroits où il y a un taux de perte d’eau important sur le réseau de distribution de la Sonede.

Une solution, qui ne doit pas être vue comme un miracle

 De son côté Mohamed Salah Romdhane, responsable de l’unité de recherche “Ecosystèmes et ressources aquatiques” au sein de l’Institut National Agronomique de Tunisie est un peu plus modéré. Il considère que le dessalement est une solution parmi d’autres, mais qu’elle ne résout que ponctuellement des problèmes d’approvisionnement en eau

Ce professeur à l’INAT est spécialisé dans le domaine aquatique. Il a participé à la première étude d’impact de la station de Gabès, réalisée en 1991. Selon lui à l’époque, sur les trois solutions proposées pour répondre à la pénurie d’eau potable, le dessalement arrivait en dernier, devancé par le transfert d’eau du Nord au Sud du pays et par la solution d’approvisionnement dans la nappe phréatique intercalaire profonde. “Mais on était à peine en train d’achever notre étude que la décision politique avait été prise”, se souvient-il.

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Pour ce qui était des impacts de la station de Gabès le professeur explique qu’à l’époque le rejet de saumure en milieu naturel était une première en Tunisie et selon lui aucun problème n’aurait été constaté. Pour la faune et la flore, il explique qu’il faut prendre en considération la région : à Gabès l’industrie du phosphate serait tellement considérable que le reste ne pouvait se mesurer. “On ne peut pas juger l’impact des rejets du dessalement du fait des rejets importants de l’industrie du phosphate”, avance-t-il.

Questionné sur de possibles impacts environnementaux du dessalement il se souvient simplement que pour la station de Ben Guerdane une mauvaise estimation avait été faite de la capacité de l’étang d’évaporation, dans lequel les saumures ont été rejetées. Au bout d’un an cet étang a débordé et il a fallu faire des rejets ponctuels dans une lagune de la région.

Des rejets de saumures qui auraient eu une retombée positive : “Dans cet étang on a retrouvé une petite crevette des eaux salées qui est très importante pour l’aquaculture, qui s’y est développée de manière importante du fait du fort taux de salinité”, explique-t-il en attrapant un pot plein de ces oeufs de crevettes.

Oeufs de crevette retrouvés dans l’étang d’évaporation à Ben Guardane. (Sana Sbouaï pour Barr al Aman)

Un nécessaire travail d’étude des impacts

Mais comme Amor Bayouli, M. Romdhane a une réserve. Il sait bien que pour les projets des quatre futures stations de dessalement d’eau de mer les études d’impact, les plans de gestion environnementaux et les mesures d’atténuation sont faits et projetés. Mais il s’interroge sur la concrétisation de ces mesures de suivi. “En matière d’environnement, si on ne fait pas de suivi, c’est comme si les études n’avaient pas été faites. Or, avec les industriels ce n’est pas ce qui est regardé. Sur des projets pareils, on se penche plutôt sur la production et la rentabilité…” explique le professeur.

C’est donc aux autorités tunisiennes de s’assurer qu’il n’y a pas d’impacts négatifs de ces technologies sur l’environnement et la santé des consommateurs, continue-t-il.

En effet, souligne-t-il, “on sait que les rejets de saumures dans la mer, avec un tel taux de salinité, sont mortels pour la faune et la flore. La question de la diffusion des saumures dans les fonds marins doit donc être surveillée et réalisée de manière à avoir le moins d’impact sur les endroits.”

D’après lui, la Sonede va réellement se mettre à mesurer les impacts sur le long terme. Mais M. Romdhane se demande tout de même comment ce suivi va être réalisé :  pour le moment la Sonede ne dispose pas d’un département de recherche sur le dessalement.

Une solution qui doit être accompagnée d’autres initiatives

En matière de recherche Béchir Hamrouni, lui justement, s’y connait. Il est le président de l’Association tunisienne de dessalement, docteur ès sciences en chimie analytique, et directeur de l’Unité de recherche “Dessalement et traitement des eaux”, qui a officiellement vu le jour en 2011.

Au sein de la Faculté de sciences de Tunis, le professeur Hamrouni travaille depuis le début des années 80 sur le dessalement de l’eau en Tunisie. Avec des collègues il avait réalisé à l’époque un recensement de toutes les unités de dessalement que comptait le pays entre 1950 et 1981. La Tunisie était alors pourvue de 30 unités de dessalement, dont 21 étaient en service, avec une production de prés de 4000 m3 par jour d’eau, qui servaient à l’industrie et non à la production d’eau potable pour les citoyens.

Son association a vu le jour pour former des Tunisiens dans ce domaine, développer la recherche scientifique sur cette question, et créer des modules d’apprentissage sur le dessalement au sein de l’université tunisienne.

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A travers l’unité de recherche prés d’une vingtaine de thèses ont été soutenues et une dizaine est en cours sur le dessalement, avec des études menées sur la maîtrise des procédés de dessalement, l’aspect de la pollution, l’analyse de la qualité de l’eau distribuée…

Pour lui, la technique du dessalement est une des solutions au manque d’eau, mais il considère également qu’elle a ses limites et il souligne avant tout les coûts énergétiques et financiers du dessalement de l’eau de mer.

“Le dessalement est une des solutions mais elle doit être accompagnée de deux choses selon nous : d’abord il faut continuer à lutter contre le gaspillage, surtout avec la fuite des canalisations qui atteint presque 40% à certains endroits ; ensuite il faut revenir à la collecte des eaux pluviales de manière efficace.”

L’impact des saumures

Le professeur Béchir Hamrouni souligne l’importance à accorder au suivi de l’impact des rejets, car, même s’il pense qu’il n’y a pas d’effets indésirables du point de vue de la consommation de cette eau, il explique tout de même : “Le souci vient des saumures qui sont rejetées. Le taux de salinité est important. Il faut faire attention aux rejets dans l’eau de mer. C’est ça qu’il faut vraiment vérifier.” En effet, pour produire de l’eau potable il faut la débarrasser des éléments qu’elles contient. Ces éléments sont ensuite rejetés dans la mer, pour le dessalement de l’eau de mer. Ceci augmente le taux de salinité de l’endroit où les saumures sont rejetées. Il faut donc vérifier régulièrement cet impact sur la nature.

Or plusieurs études scientifiques dans le monde ont montré cet impact nocif sur les fonds marins avec des exemples ici en France, ou plus proche de nous en Algérie. En janvier 2019 , c’est l’ONU qui s’inquiétait dans un rapport rendu public, de l’augmentation des rejets de saumure, du fait de l’essor de l’usage de la technique du dessalement.

L’essor de cette technique fait même craindre à certains experts, comme le mentionne le rapport, que le dessalement devienne un problème environnemental de plus, face au manque d’eau.

Ce rapport de l’ONU, publiait en janvier 2019, vient renforcer ce que l’association WWF avançait en 2007 déjà. Dans « Dessalement : option ou distraction dans un monde assoiffé ? », le Fond Mondial pour la Nature s’inquiétait “des impacts potentiellement négatifs que peut provoquer le déploiement anarchique de cette technique sur l’environnement et le climat directement ou indirectement.” Douze ans plus tard l’essor important de cette technique, perçue comme une solution miracle par certains, montre que le WWF avait raison.

Une politique de rafistolage

Raoudha Gafrej, universitaire et experte en gestion de l’eau, a beaucoup de réserves face au dessalement et écrit régulièrement dans les médias pour expliquer ses recherches sur la gestion de l’eau. Elle explique d’abord qu’il y a des zones en Tunisie où il n’y a pas d’autre alternative à la pénurie d’eau, comme à Kerkennah et à Djerba. Et elle ajoute que le dessalement peut également être une manière d’alléger la pression sur certaines nappes phréatiques.

Aperçu de l'interview avec Raoudha Gafrej!

Apercu de l'interview de Raoudha Gafrej consultante internationale en ressources hydriques: situation des reserves en eau de la Tunisie, Sonede, état des infrastructures, la gouvernance de l'eau, perspective future, dessalement.regarder l'integralité de l'interview sur notre chaine Youtube.

Publiée par Point de vue sur Jeudi 30 août 2018

Mais elle est catégorique : le dessalement est une mauvaise solution. C’est une solution choisie dans l’urgence face à une situation sans solution. Les infrastructures de distribution de l’eau sont tellement détériorées, les pertes sur le réseau sont si importantes, que le dessalement est la seule manière aujourd’hui de répondre rapidement à la pénurie. Une situation qui vient d’une mauvaise gestion politique et dont le pays fait les frais aujourd’hui, estime l’universitaire.

“C’est un sac de noeuds” explique Mme Gafrej. Avec le dessalement “On va fabriquer de l’eau potable qui coûte très cher et qui va se retrouve dans un réseau de distribution dont les conduites sont des passoires. Et on va perdre cette eau…”

Ce qu’il faudrait c’est justement changer les canalisations souligne-t-elle. Des travaux qui ont un coût que la Sonede ne peut pas supporter, faute d’augmenter sa tarification continue-t-elle. “Il faudrait soit que l’Etat permette à la Sonede d’augmenter ses tarifs, soit que l’Etat la subventionne”, explique Raoudha Gafrej.

Selon ses calculs, la production d’eau potable qui sera assurée par les 4 grandes stations de dessalement d’eau de mer à venir sera équivalente aux pertes actuelles sur le réseau…

“Mais il est impossible de dire qu’il faut augmenter les tarifs de la Sonede, on va nous répondre que les Tunisiens n’ont pas les moyens. Ce qu’on ne dit pas c’est qu’on paie l’eau 750 millimes aujourd’hui, mais que demain elle coûtera 4 dinars…” Et de terminer sur le fait qu’aujourd’hui “la politique de l’eau, c’est du rafistolage…”

Pas de voix d’opposition

Mais alors si les chercheurs sont réticents quant à l’usage du dessalement, pourquoi une opposition massive ne se fait pas entendre ? Il y a plus d’un an Raoudha Gafrej s’est ouvertement opposée au projet de 40 stations mobiles de dessalement. Un projet qui a finalement été abandonné, se réjouit-elle.

S’il n’y a pas de force de la société civile qui s’oppose au dessalement, d’après elle c’est que “ces trois dernières années de sécheresse ont déstabilisé le pays. Or l’urgence c’est de faire du dessalement : les gens ont soif, les barrages se sont vidés… Et personne ne dit rien, car il n’y a pas d’autres alternatives.”

Comme elle le souligne deux choses sont nécessaires pour éviter de passer tout de suite au dessalement. Il faudrait d’abord réhabiliter les conduites. “Or il faut une dizaine d’années pour le faire… donc on va vers le dessalement, une solution plus rapide, mais plus coûteuse.”

Et pour cela il faut de l’argent et il faudrait que les tarifs de la Sonede augmentent “mais ça personne n’osera le dire non plus”, continue-t-elle. “Il aurait fallu une autre politique de l’eau depuis des années, car la politique de base n’est pas la bonne…” conclut-elle.

Changer nos habitudes 

C’est le chimiste aujourd’hui retraité Larbi Bouguerra qui a l’avis le plus tranché. Dans un article publié en 2008 intitulé “Enjeux environnementaux et économiques du dessalement de l’eau” il expliquait que “le dessalement est une manière de ne pas résoudre les problèmes.” Il explique que : “Les ressources naturelles telles que l’eau sont et resteront limitées et finies. Les promesses du dessalement sont trompeuses. L’abondance illimitée, dans quelque domaine que ce soit, n’est qu’une illusion.”

En 2014, il expliquait les impacts de la technique du dessalement en la replaçant dans le contexte tunisien. Il tentait par ses mots de rappeler que le problème est ailleurs : il ne s’agirait pas exclusivement de devoir produire de l’eau potable, mais bien de gérer au mieux les stocks existants. Ainsi le chercheur appelle à une réhabilitation du système de distribution, mais aussi une réflexion sur le système agricole et notre système de consommation en général. Il faudrait changer nos habitudes.

Sana Sbouaï

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