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“Pour la première fois, les périphéries ont gagné contre les centres du pouvoir.” Interview de Mohamed Sahbi Khalfaoui, politologue

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Alors que l’ISIE vient d’annoncer les résultats préliminaires du premier tour de l’élection présidentielle, pour lequel les candidats Kaïs Saïed et Nabil Karoui sont arrivés en tête, le chercheur et enseignant en science politique Mohamed Sahbi Khalfaoui livre son analyse.

Quelle est votre analyse de la mobilisation électorale lors de ce premier tour ?

C’est un vote sanction. Les deux candidats qui se trouvent en tête du scrutin avaient une posture d’outsider, loin devant les candidats des partis classiques. Un chiffre retient l’attention si l’on regarde les 6 premiers candidats. Les trois candidats issus du système gouvernant ont récolté 30% des voix alors que mis bout à bout Safi Saïd, Nabil Karoui et Kais Saïed récoltent 40% des voix. Ce chiffre exprime la fracture qui existe entre une grande partie des électeurs et la classe gouvernante. 

C’est une sanction contre le système en place et contre les méthodes classiques de campagnes. Il y a d’un côté Kaïs Saïed qui fait une campagne sans coût financier et Nabil Karoui qui était présent sur le terrain pendant 3 ans, face aux autres candidats qui ont fait des campagnes habituelles, avec affichage urbain un contact restreint sur le terrain avec les électeurs. Les méthodes utilisées par les Saïed et Karoui sont plus crédibles pour les électeurs. Quelque part Kaïs Saïed réinvente la politique en son sens premier, c’est à dire dans le lien que l’on doit trouver entre un élu et l’électeur. 

Est-ce que ce résultat questionne la notion de populisme ?

Pour moi, le populisme est une maladie de vieillesse de la démocratie quand elle perd son sens initial de gouvernement du peuple. Aujourd’hui, la démocratie est pervertie par le fait qu’elle devient une démocratie par l’oligarchie. Et là-dedans, il y a une coupure par rapport aux attentes populaires. En Tunisie, il y a une forte crise économique, comme dans le monde entier. Or la montée de ces crises économiques donnent la montée de courants populistes et la Tunisie ne déroge pas à la règle : il y a une crise économique, il faut trouver un coupable, et la classe politique est désignée comme tel. Le fait d’avoir plus de 50% d’abstention est un rejet clair de la classe politique par les citoyens.

Toutefois, il y a pour moi quatre critères pour définir le populisme :

  • le rejet des élites
  • l’absence de l’aspect programmatique
  • le lien entre le candidat et le peuple sans passer par les corps intermédiaires.
  • la vénération d’une construction imaginaire qui est le “Peuple, le vrai”.

Ces critères peuvent s’appliquer à Kaïs Saied, à Nabil Karoui, et comme à d’autres candidats de cette élection. Dans ce sens, le populisme était présent dans ce scrutin. 

 

Les chiffres de la participation électorale varient d’une région à une autre avec Kebili et Tunis en tête de la mobilisation et Béja en queue de peloton. Que peut-on lire dans ces tendances ?

Je considère ces clivages qui définissent les alignements des électeurs, comme un héritage de l’époque de Bourguiba. Il existe selon moi réellement un clivage entre le vote urbain et le vote rural, tout comme il existe un clivage entre le centre du pouvoir et ses périphéries.  

J’avais pronostiqué avant les élections une possible victoire de Zbidi, Chahed ou Mourou du fait de leur appartenance sociale : l’un est originaire du Sahel et deux des grandes familles tunisoises. Pourtant aujourd’hui, pour la première fois, si on fait exception de Moncef Marzouki qui n’a pas été élu directement, le pays va être dirigé par un président qui ne vient ni du Sahel, ni de la capitale, ces deux régions qui sont le centre du pouvoir depuis 1705. Pour la première fois, les périphéries ont gagné contre les centres du pouvoir. Pour moi, c’est un message important dans la mesure où les électeurs ont choisi un changement radical. Un changement au niveau des politiques, mais également du fait de l’appartenance sociale du candidat, en plus que d’être un rejet de la classe dirigeante de 2014. C’est l’une des conclusions de ce scrutin qu’il faut indiquer.

Quid de la théorie écologique de la mobilisation des électeurs lors de ce scrutin ?

En 2014, on a eu un vote Nord versus Sud. Je ne suis pas certain que cette image sera la même pour ce scrutin et je pense que nous allons avoir une mosaïque différente. Mais je maintiens que l’on vote avec son identité sociale, la façon dont on se perçoit. Je crois que les deux candidats expriment bien ça : les ménagères qui votent pour Karoui doivent en partie le faire, car il fait du caritatif et que pendant 3 ans, il est allé dans des régions dont l’État semble jusqu’à ignorer l’existence. 

D’un autre côté, selon un sondage, 37% de l’électorat jeune a voté pour Kaïs Saied: c’est l’image du professeur sérieux, qui parle arabe littéraire parfaitement, avec l’image de rigueur qui lui incombe et cette idée que c’est une personne incorruptible. C’est un peu le souvenir de ce professeur qui influence notre parcours que l’on a tous rencontré. Ce n’est pas anodin qu’il y ait des jeunes qui votent pour la première fois de leur vie, qui doivent sans doute à peine sortir du lycée ou de la fac, qui votent pour un universitaire, malgré l’aspect dangereux de son discours et de ses idées. Tout cela s’explique par le lien avec l’image que l’on se donne de nous-mêmes. On vote pour soi-même et pour un idéal.

Il n’y a donc pas tant de dépolitisation que ça des jeunes?

J’ai l’impression que les jeunes tunisiens vivent avant tout un sentiment d’aliénation. Il y a de nombreux jeunes qui ne sont ni à l’école, ni à la fac, ni employés. Ils peuvent alors avoir l’impression d’être un poids pour leur famille et d’être en rupture avec le système social. Je pense que ce sont ces jeunes qui ne se sont pas déplacés. Mais je crois aussi qu’on ne peut généraliser le vote des jeunes. En fonction de la situation de chacun, il y a des postures sociales qui ne sont pas les mêmes et donc des votes ou une mobilisation qui divergent. Les données empiriques permettent de comprendre le vote pour un candidat, mais pas forcément la mobilisation d’une partie de la population.

Sana Sbouaï

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