Barr al Aman

L’eau à Jilma: un reflet du rapport de la périphérie à l’Etat central

“Nous sommes en train de produire de la richesse, mais sans valeur ajoutée. C’est ça le problème de Jilma. On produit de l’huile, on produit des légumes, on produit toutes sortes de produits agricoles, mais sans valeur ajoutée.[…] Donc, l’Etat central était oublieux de Jilma. J’espère que, dans le cadre de l’appui à la décentralisation, la situation de Jilma s’améliorera”, confie Khaled Messaoudi, maire de Jilma. Élu en mai 2018, ce professeur universitaire diplômé en génie civil de l’école nationale des ingénieurs s’est présenté comme “candidat indépendant” sur la liste d’Ennahdha qui a eu 6 sièges sur 18 lors des dernières élections municipales. Située à Sidi Bouzid au centre-ouest du pays, Jilma est l’une des villes historiquement paupérisées de la Tunisie. Négligée par l’élan développementiste de l’Etat post-colonial tunisien, elle partage les mêmes maux que d’autres zones de la “Tunisie profonde”. Chômage, pauvreté et marginalisation sont souvent les épithètes inhérents à cette région. Dans cette région agricole, l’accès à l’eau témoigne de l’évolution de la relation conflictuelle entre l’Etat central et l’Etat “décentralisé” qu’incarne le nouveau conseil municipal élu. Au mois de mai 2018, dans la foulée des élections municipales, des protestations collectives ont éclaté à Jilma. En cause, le rejet du raccordement d’un nouveau puits au réseau de la SONEDE (Société nationale d’exploitation et de distribution des eaux) par la population de Souaibia, quartier situé à l’entrée Sud de Jilma. Ces mobilisations ont fait plus d’une dizaine de blessés et se sont soldées par l’abandon définitif du projet de raccordement, le puits étant désormais bloqué.

“Mcha el Ma” (L’eau est partie) Illustration Sadri Khiari pour Barr al Aman 2018.

“Jâ el mâ” (جاء الماء) : l’eau dans l’imaginaire collectif jilmien

Même le nom de cette ville est lié à l’eau. Au début c’était “Jâ el mâ” (جاء الماء), et après c’est devenu “Jilma”. Son nom bizantin? C’était Cilma. La légende racontée par nos ancêtres nous apprend qu’il y avait un groupe qui voulait attribuer  un  nom à ce bled. En même temps, ils étaient en train de forer un puits. Puis, quand ils ont découvert de l’eau, quelqu’un a crié “Jâ el mâ! Jâ el mâ!”, donc ils l’ont appelée Jilma.”, confie Hafedh Derbali, animateur dans la maison des jeunes de Jilma et blogueur, aux micros de Barr Al Aman.

Au centre même du récit fondateur de Jilma, l’eau est non seulement une ressource économique indispensable à l’économie locale jilmienne fortement agricole, mais elle est aussi intimement liée à la mémoire ancestrale de cette localité déshéritée. Pourtant, elle se fait rare. Plusieurs quartiers (dont El Hayy el chamâli (quartier nord) et El Hayy el Janoûbi (quartier sud), agglomérations relativement denses démographiquement)  n’ont pas encore accès à l’eau potable, tandis que le débit consacré aux terres agricoles est de plus en plus faible.

Récit étatique développementiste VS narrativité locale contestataire

Sur ce dossier du puits de Souaibia, deux récits s’affrontent et donnent à voir un clivage entre une bonne partie de la population et le conseil municipal élu d’une part, et les autorités déconcentrées -locale et régionale-, représentantes du pouvoir central, de l’autre.

Zied Gaaloul, délégué de Jilma depuis le 14 octobre 2015, explique que le puits de la zone de Souaibia était déjà prêt en 2014, mais que la population a refusé son raccordement au réseau de la SONEDE, d’un coût estimé à 2,5 MDT (800.000€). Cela aurait pourtant servi à garantir l’accès à l’eau potable pour 400 familles à Jilma et pour plusieurs autres municipalités (Abayedh, Ouled Haffouz, Saiida), toujours d’après le délégué. Même après une série de débats en présence d’organisations de la société civile, “la position de la population ne bouge pas d’un iota,” selon lui. La résistance à ce projet est motivée par des revendications d’emplois et de ristournes d’une partie des bénéfices que le raccordement de ce puits pourrait générer. Un “chantage” selon le délégué. A un échelon supérieur, le premier délégué du gouvernorat de Sidi Bouzid, Moncef Chelaghmia, adopte la même position et considère que l’affaire a été “politisée” par “certaines parties”. D’autant plus que ce puits se trouve sur le “domaine public”. Il nous confie que même une bonne partie du conseil municipal nouvellement élu s’est enrôlée dans la dynamique contestataire amorcée par la population en adoptant une posture séditieuse. Il pointe du doigt la “faible culture juridique” des nouveaux conseillers municipaux et leur incompréhension du principe de l’unité de l’Etat et du cadre légal régissant la décentralisation. En effet, au delà des soutiens traditionnels de ces mobilisations, tels que les syndicats qui ont décrété une grève générale le 15 mai pour protester contre “l’usage excessif de la force par les unités de sécurité”, de nouveaux alliés au sein même de l’Etat sont entrain d’émerger, à savoir les nouveaux conseils municipaux élus, qui pourraient constituer une caisse de résonance pour des frustrations ancestrales ancrées dans l’histoire sociale du pays.

Comment on en est arrivé au point où un projet est contesté par les mêmes citoyens qui sont censés en bénéficier? Les mobilisations des populations de Jilma autour du puits de Souaibia sont-elles irrationnelles ? A première vue, tout porte à croire qu’elles le sont et qu’elles relèvent du simple chantage. Mais  à y regarder de plus près, si l’horizon des revendications demeure limité par rapport aux besoins de la région, ces mobilisations s’inscrivent aussi dans une renégociation des rapports à l’Etat central. En effet, ce cas banal de raccordement d’un puit au réseau national s’est transformé en un moment privilégié de renégociation pour un meilleur accès à l’eau pour la région, des emplois au sein de la SONEDE ou pour l’octroi de terres domaniales. Loin d’être irrationnelles, ces mobilisations sont d’abord symptomatiques des ressentiments à l’égard du faible investissement historique de l’Etat et produisent un autre récit.

“Les autorités à Sidi Bouzid veulent transférer l’eau à la ville de Sfax. On n’a pas de problèmes, ni avec Sfax, ni Sousse ni n’importe quelle région. Mais, comme on dit chez nous, l’aumône ne devient possible que quand on est rassasié. Il y a des familles qui vivent ici depuis 30 ans, au centre-ville, et ça fait longtemps qu’elles ont déposé des demandes pour avoir accès à l’eau potable, et elles n’y ont pas encore accès…”, se désole M. Derbali. Ainsi, en refusant que l’accès à l’eau pour d’autres régions soit garanti au détriment de soi, cette réaction matérialise une remise en cause d’anciennes politiques de développement favorisant les régions de la côte. Une nouvelle forme de prise en charge des problèmes par l’Etat est aussi exigée.

“Le nouveau gouverneur de Sidi Bouzid a une politique de sanction à l’égard de Jilma parce qu’on a freiné le raccordement [du puits]. Le projet de l’hôpital régional catégorie B, programmé depuis 2011 […], a été freiné”, continue le blogueur, consterné. Au-delà des causes objectives, l’Etat central est non seulement considéré comme l’orchestrateur de la dépossession mais aussi comme source de punitions iniques. Paternaliste, il châtie, mais qui n’aime point.

C’est une politique de punition collective” selon  le maire de Jilma qui perçoit l’Etat comme un “châtieur”, alors que lui-même en est l’émanation. “ Supposons que les protestations étaient la faute de quelques dizaines de personnes. Il s’interroge: Est-il normal que tout le monde en supporte les conséquences? ”

Traduit en arabe par Khayreddine Bacha

Mohamed Slim Ben Youssef

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