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Kais Saïed: un légaliste conservateur?

Kais Saïd est candidat pour les élections présidentielles anticipées de septembre 2019. Mohamed Slim Ben Youssef, doctorant en Sciences Politiques à l’Université IEP d’Aix en Provence nous propose sa lecture de son parcours.

La candidature de Kaïs Saïed aux élections présidentielles anticipées incarne plusieurs choses à la fois. D’abord l’entrée de l’universitaire, juriste qui plus est, dans le champ de la concurrence politique. Caricaturé pour sa manière de s’exprimer, le rapport à la parole de l’assistant en droit constitutionnel dévoile également un rapport étroit à la fosha (la langue arabe littéraire) et est révélateur de sa position d’intellectuel. Au-delà des stigmatisations et des glorifications, M. Saïed est “malgré lui” l’un des candidats qui, de par son rapport au droit, porte un discours juridiciste sur le politique, c’est à dire qui ne prend en compte que l’aspect juridique d’une règle, exclusion faite de toute autre considération, qu’elle soit sociologique, ethnographique ou politique. Mais quelle vision politique ce discours soutient-il ?

Kaïs Saïed et le rapport au droit 

Diplômé d’un DEA de droit international et chargé de cours à la faculté de Tunis et à celle de Sousse, Kaïs Saïed déclare que toute sa vie tourne autour du droit constitutionnel. Marié à la présidente de la chambre civile du tribunal de première instance de Tunis, toute sa famille est ainsi socialisée au langage juridique. Une socialisation qui trouve écho dans un discours procédurier et juridiciste, qui ne conçoit le politique qu’à travers le prisme du droit. Ce rapport étroit au droit (constitutionnel) est conforté par sa trajectoire académique. Kaïs Saïed est secrétaire de l’Association tunisienne de droit constitutionnel entre 1990 et 1995. Il occupe par la suite le poste de chef de département de droit public à l’Université de Sousse entre 1994 et 1999 et avait comme supérieur hiérarchique M. Abdelkarim Zbidi, président de cette université à l’époque. Il a également occupé des postes d’expert en droit constitutionnel, notamment au sein du secrétariat général de la Ligue arabe entre 1989 et 1990, puis à l’Institut arabe des droits de l’homme de 1993 à 1995. Rappelons que Kaïs Saïed a été sollicité à plusieurs reprises par les médias pour donner son avis juridique à plusieurs moments de la transition politique. Notons tout de même ceci : le constitutionnaliste a refusé de faire partie d’une commission d’experts sur l’ISIE en 2013 pour “ne pas légitimer les choix politiques qui ont été faits”. 

Une alternative démocratique ? 

Dès les premières années post-révolutionnaires, adepte d’une décentralisation renforcée, Kaïs Saïed a considéré que l’élection d’une assemblée nationale constituante émerge d’une conception centraliste du pouvoir. Il prône “l’inversion du sablier du pouvoir politique”. À savoir : un processus électoral qui part du bas vers le haut.

Dans cette réorganisation politico-administrative repose sur un outil inspiré des principes de la démocratie directe : la révocabilité des élu.es.

Commencer par élire les conseils locaux, à partir de quoi naîtront les conseils régionaux. Les directeurs régionaux des administrations centrales assisteront aux réunions de ces conseils, ce qui permettra de dégager un plan de développement régional représentatif des aspirations locales. Dans cette réorganisation politico-administrative repose sur un outil inspiré des principes de la démocratie directe : la révocabilité des élu.es. Ces mesures constituent sans conteste la démarcation du candidat par rapport à ses concurrents. Comment mettre en pratique ces idées, surtout que le système politique a déjà été mis en place ? Le candidat propose un référendum pour réviser la constitution.

Un candidat conservateur

Néanmoins, certaines prises de position de M. Saïed défraient la polémique pour leur caractère conservateur. Il s’agit de trois positions importantes. D’abord, son refus de “l’expression publique” de l’homosexualité, favorisée, selon le candidat par certaines “parties étrangères”. M. Saïed est également pour le maintien de la peine de mort. Pourtant, la sacralité du droit à la vie a été soulignée par la constitution, sans compter tous les arguments avancés en faveur de l’abolition de cette peine. Troisième prise de position polémique, le refus de l’égalité dans l’héritage. Kaïs Saïed, en se basant sur une argumentation souverainiste et culturaliste, rejette tout le débat sur l’égalité dans l’héritage, suscité notamment par le rapport de la Commission des libertés individuelles et de l’égalité (Colibe). Ainsi, l’universitaire retraité se positionne clairement dans ce qui a été appelé “la question sociétale”. 

L’universitaire retraité se positionne clairement dans ce qui a été appelé “la question sociétale”.

Au regard d’une frange de la société civile œuvrant pour la protection et la consolidation des acquis démocratiques et citoyens, ces prises de position ne sont pas saluées.

Mohamed Slim Ben Youssef

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