Barr al Aman

L’abondance des céréales en Tunisie, une malédiction?

Les agriculteurs paniquent: les moissons abondantes risquent de s’abîmer pendant que les centres de collectes de céréales sont remplis à ras-bord. L’acheminement vers les centres de stockage est très lent. Certains centres de collecte restent fermés en pleine campagne.

“De Fernana à Oued Meliz (Jendouba, nord-ouest), des agriculteurs ont dû arrêter la moisson de céréales. Leurs récoltes sont entassées dans des sacs en toile, exposées aux risques d’intempéries et d’incendies à cause de la défaillance de la chaîne de distribution” s’inquiète Omar Ghazouani, à la tête de l’Union Régionale de l’Agriculture et de la Pêche (URAP) Jendouba. Le scénario est le même au Kef. L’abondance semble s’être transformée en malédiction.

Malgré de faibles infrastructures de collecte, le gouvernorat de Jendouba a quand même contribué à hauteur de 15% de la production nationale des céréales en 2017. “Seulement 650 mille quintaux (65.000 t) de capacité. C’est insuffisant pour contenir une bonne récolte. Le manque de transport a accentué la crise” ajoute le représentant régional du principal syndicat agricole du pays.

Sur les réseaux sociaux, l’affrètement de camions militaires a suscité l’enthousiasme des internautes. Cependant pour Ghazouani, ces véhicules ont une capacité limitée. “Quant au fret ferroviaire, ce n’est qu’une solution partielle car tous les centres de collectes ne sont pas nécessairement liés au réseau du chemin. Ces deux solutions ne pourront compenser le manque de camions poid-lourd à benne céréalière. Les campagnes de contrôle sur la charge de ces véhicules a ligoté les transporteurs” continue-t-il.

Actuellement, la suspension exceptionnelle des campagnes de contrôle a pu attirer certains transporteurs vers sur la voie des céréales. Les autres préfèrent continuer à travailler avec leur clients habituels, minotiers et importateurs, d’après un agriculteur de Béja-Nord. Entre la ceinture des villes côtières et les ports, ils sont “moins contrôlés et mieux payés”.

“Privés” de centres de collectes 

“Autrefois, l’Office des Céréales disposait de véhicules pour assurer la collecte. L’Etat tenait le secteur en main. Les centres de collectes de l’Office couvraient tous les gouvernorats producteurs, y compris ceux dont la production est imprévisible. Le secteur privé ne peut pas faire pareil par soucis de rentabilité.», explique Wassim Sellaouti, un jeune agriculteur de Teboursouk à Béja.

Le céréaliculteur explique que le privé préfère miser sur les régions les plus productives à savoir Béja, Manouba et Bizerte. Une concentration de l’investissement qui induit un déséquilibre dans l’infrastructure de collecte.

En effet, c’est à partir de 2005 que l’Etat se désengage. Résultat: la part du secteur privé explose, passant de 1% en 2005 à environ 60% en 2015, selon une étude qui vise à identifier les principaux points de dysfonctionnement à l’origine des pertes, (Khaldi et Saaidia, p. 34) 

« A Béja la campagne est fluide car on compte, par exemple 11 centres de collectes à Teboursouk. A El Krib ou Bargou, il n’en existe que 2, car ce ne sont pas des zones annuellement rentables. ”dit-il, “mais quand le ciel est généreux, la situation devient difficile à gérer, surtout pour les agriculteurs.”

Pour Ghazouani, la Tunisie, et les agriculteurs surtout paient “le prix fort de la privatisation de l’activité de collecte”. Aujourd’hui, comme à Ain el Krima (Jendouba), des centres de collecte sont fermés vu le manque d’intérêt des privés qui est loin d’être compensé par le service public qu’incarne l’office des céréales. Un manque particulièrement palpable en des années de bonnes récoltes.

C’est ce qui a poussé l’URAP El Kef à demander “le réengagement de l’office dans la collecte dans les régions où le secteur privé n’a pas souhaité investir” selon un communiqué publié le 14 juin 2019.

“On ne peut pas se permettre de perdre une bonne récolte. Il faut déployer tous les moyens pour le bon déroulement de la campagne, quitte à procéder à des mesures exceptionnelles” s’exclame Chérif Kastalli, agriculteur et coordinateur du parti La voix des agriculteurs à Béja. 

Ce co-fondateur du mouvement Agriculteurs En Colère va plus loin dans le le diagnostic: “Tout le bassin de production de céréales ne dispose pas d’un centre de stockage stratégique. Ils sont tous concentrés autours de la capitale et dans les régions côtières.” 

Pour lui, remédier à ce problème passera nécessairement par la création de centres stratégiques liés au chemins de fer des les zones de production. 

Nada Trigui

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