Barr al Aman

L’économie sociale et solidaire, une histoire tunisienne

Au commencement était la solidarité, la vraie, cet élan fédérateur et bienveillant qui animait la vie de la collectivité… C’était il y a longtemps, bien avant que l’individualisme mercantile ne chamboule la société tunisienne. Et ça l’est encore aujourd’hui dans quelques communautés et régions où l’on pratique toujours la Twiza.

Les racines de l’ESS

La Twiza, telle que définie par Wassim Laabidi, chercheur en économie sociale et solidaire (ESS), est dérivée du mot berbère Wiz ou Iwaz et qui signifie aider, s’entraider ou encore s’épauler.

Elle se décline, selon lui, en une vaste panoplie de pratiques adaptées, chacune, à la collectivité et à son  territoire. La Farga en est une et consiste en une forme de financement solidaire encore appliquée en particulier dans le Sud Ouest de la Tunisie. 

En cas de besoin et en particulier en cas de difficulté financière pour cause majeure, l’individu appartenant à une tribu peut faire appel aux membres de la communauté pour lancer une collecte de fonds. La somme collectée n’est pas assujettie à un remboursement de la part du bénéficiaire. Celui-ci a, toutefois, l’obligation morale de contribuer à la prochaine Farga. « Ce système ancestral de financement solidaire a permis jusqu’à aujourd’hui de renforcer les liens et la cohésion sociale au sein des tribus et des communautés sudistes », explique le chercheur.

Ce n’est certes pas un retour à la société archaïque que prône Wassim Laabidi, mais plutôt une reconnaissance de l’ancrage historique de la solidarité dans la société tunisienne. Les formes de l’économie solidaire en période précoloniale ne furent d’ailleurs que le point de départ pour le chercheur qui a remonté le cours du temps afin de dégager la dynamique et l’évolution de l’ESS dans le pays.  

« Ce système ancestral de financement solidaire a permis jusqu’à aujourd’hui de renforcer les liens et la cohésion sociale au sein des tribus et des communautés sudistes », explique Wassim Laabidi.

Celui qui a ainsi retracé l’histoire, non pas de l’élite, mais celle des masses paysannes et urbaines, se trouve aujourd’hui agacé par une propension à occulter la profondeur historique de l’ESS. Depuis la révolution de l’hiver 2010-2011, un certain excès de benchmarking dans les fora économiques parrainés généralement par les bailleurs de fonds étrangers, pourrait en effet conforter l’idée que l’ESS vient d’ailleurs et que les Tunisiens n’ont qu’à l’importer et l’adapter à leur réalité.

Un projet politique

En dédiant, en 2014, son mémoire de recherche à l’âme de Mohamed Ali Hammi qui avait fondé 90 ans plus tôt, la première Association tunisienne de coopération économique, le chercheur a également voulu insister sur la valeur politique de l’ESS. 

Les artisans et commerçants tunisiens ainsi organisés avaient résisté à la colonisation française tout en pavant le terrain à la naissance, en 1946, de la centrale syndicale. Le mouvement syndicaliste est ainsi fait de l’étoffe même de l’ESS dont les valeurs sont, entre autres, la solidarité, la liberté,  la gestion démocratique et collective, la responsabilité morale et surtout la primauté de l’homme sur le capital

Wassim Laabidi craint, d’ailleurs, une approche trop encline à usurper cette âme et ces principes fondateurs de l’ESS et à n’en garder que le sigle à des fins de branding néolibéral.

L’ESS pâtit déjà de l’échec de l’expérience des coopératives menée dans les années 1960 par le ministre du Plan d’alors, Ahmed Ben Salah. Ce socialiste dans l’âme avait, en vain, essayé de théoriser et d’institutionnaliser l’ESS en tant que troisième secteur, aux côtés du secteur public et du secteur privé. C’était, pensait-il, le meilleur moyen d’amorcer un développement agricole et industriel à grande échelle après plus de sept décennies de colonisation. 

Dans une interview accordée en avril 1982 au journal le Maghreb, le ministre s’était expliqué en disant : « On reconnaît même le bien fondé de la stratégie que nous avions suivie, à savoir qu’on ne pouvait pas démarrer dans le développement sans au préalable créer une infrastructure. A l’échelle internationale on reconnaît maintenant qu’il faut un plan Marshall pour créer une infrastructure dans les pays du Tiers Monde, avant de penser en faire des marchés intéressants. » 

Désavoué par l’opinion publique et condamné en 1970 par la Haute cour à dix ans de travaux forcés, Ben Salah n’avait en aucun moment renoncé à la pertinence de sa stratégie, ni au potentiel du mouvement des coopératives.

 « Ce sont les autres qui y ont renoncé lorsqu’ils ont imposé la généralisation hâtive [des coopératives], alors que moi j’ai écrit dans le texte du plan qu’il fallait faire les choses progressivement », avait-il affirmé à l’hebdomadaire tunisien.

A l’opinion qui lui reprochait d’avoir précipité le mouvement coopératif et d’avoir massacré le petits agriculteurs, il avait répondu : « Si on avait commencé par les gros agriculteurs, l’expérience n’aurait pas duré six mois. Les gens s’étaient organisés en classe. Ils avaient leurs grandes et leurs petites entrées en haut lieu. Ils s’étaient déjà organisés en marge du courant progressiste ». 

Récolte des dattes, par l’association de sauvegarde des palmeraies de Jemna, Kebili, Tunisie 17 octobre 2016 Mohamed Haddad pour Barr al Aman

Méfiance et résistance

En 2019, le progrès ne fait pas partie du champ lexical employé par la classe politique. Coincés dans l’impasse du modèle néolibéral adopté par la Tunisie depuis les années 1970, les pouvoirs publics peinent déjà à juguler une pléthore de déficits. L’endettement extérieur est faramineux, le secteur privé est acculé au bout des chaînes de valeur mondiales et le chômage, qu’il soit masqué ou à visage découvert, a réduit des millions de jeunes à des épaves sans espoir. 

C’est dans ce contexte terne que l’ESS, tant par son ancrage historique que par son pouvoir créateur de richesse, se présente à l’Etat et à la société comme une alternative. Ne représentant que 1% du PIB national, l’ESS assure, sous d’autres cieux, comme en Espagne ou en France, plus de 10% du PIB. Cependant, le gouvernement n’arrive toujours pas à saisir le potentiel de l’ESS. Il en a pourtant fait un axe de son plan quinquennal 2016-2020 et lui a consacré une étude stratégique consistante. 

La résistance à la logique de l’ESS est sortie au grand jour lors du bras de fer engagé il y a trois ans entre les habitants de Jemna décidés à gérer collectivement leur oasis et le ministère du Domaine de l’Etat horripilé par ce qu’il a considéré comme une atteinte à ses terres domaniales.  

Lire aussi: Tunisie: L’Etat jaloux d’une ONG qui le dépasse

Cette défiance est encore répandue parmi les hauts cadres des autres ministères qui ne comprennent pas l’essence de l’ESS. Pour eux, l’ESS s’apparente plutôt à une politique active de l’emploi (PAE) qu’à un troisième secteur à part entière. 

Les résultats des PAE menées depuis des décennies par le ministère de l’Emploi et de la Formation professionnelle ne sont pourtant pas assez probants pour être calqués. Si elles ne s’étaient pas carrément soldées par un échec total, comme ce fut le cas pour le programme AMAL lancé en 2011 pour allouer des primes de chômage aux diplômés de l’enseignement supérieur, les PAE peinent à prouver leur efficience. 

C’est d’ailleurs le cas du programme de Stage d’Initiation à la Vie Professionnelle (SIVP) lancé en 1987, lequel a été évalué par la Banque Africaine de Développement (BAD) en 2012. 

Exposée dans un livre consacré par l’Institut Arabe des Chefs d’Entreprise (IACE) à l’évaluation des politiques publiques, l’étude d’impact du SIVP fait état d’un bilan mitigé. Ainsi, malgré son incidence positive sur la probabilité d’obtenir un emploi, essentiellement pour les plus vulnérables (les femmes, les jeunes originaires des zones défavorisées, etc.), le SIVP « ne garantit ni la stabilité dans l’emploi, ni une rémunération en adéquation avec le poste occupé ». 

L’étude de la BAD rejoint une autre étude de la Banque mondiale (2012) pour montrer que le SIVP n’est pas indispensable au recrutement. « Même en l’absence du programme, les entreprises auraient recruté le personnel dont elles avaient besoin », note l’IACE

Ce mélange d’incompréhension et de méfiance de la part de l’Administration a été récemment rapporté lors du Forum de l’ESS tenu le 29 novembre et le 1er décembre à Tunis par Nawel Jabbes, chargée de l’ESS au ministère de l’Agriculture, et membre du comité gouvernemental en charge de rédiger une loi réglementant l’ESS.

Cette résistance fait écho à ce qu’avait écrit Ben Salah, quelques années plus tôt, dans son livre « Pour rétablir la vérité » :  « L’hostilité à son égard [l’expérience des coopératives] ne s’explique à notre sens que par la force de l’héritage, lui sûrement étranger , de libéralisme économique, comme elle s’explique par la peur des classes privilégiées nouvelles ou anciennes de voir monter la sève de l’expérience du grand nombre, les forces des communautés de demain.” 

Hafawa Rebhi

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