Barr al Aman

Législatives : “5 minutes pour choisir pour 5 ans”

Dimanche 6 octobre, les électeurs tunisiens ont choisi leurs députés. Abstention, large choix électoral, rôle des médias, discussion sur les réseaux sociaux et place de la présidentielle sont autant d’éléments qui ont impacté cette journée. Reportage sur le terrain. 

Le temps est bon ce dimanche matin. D’ailleurs, à Marsa ville, les terrasses sont pleines. Contrairement à la cour d’école et aux bureaux de vote installés dans l’école rue Taïeb Mhiri. «Le nombre d’électeurs reste faible. Les jeunes ne sont pas venus. Mais il n’est que dix heures trente», constate Khaled Ben Chaabane, chef de centre de vote, en jetant un oeil à sa montre. «On ne peut pas émettre de jugement à 10h30… Espérons qu’ils viennent plus tard.» Le bureau comptait alors une centaine de votants pour les plus de 45 ans, mais moitié moins pour la tranche 18-25.

Le fort taux d’abstention lors du premier tour de la présidentielle, l’étalement des rendez-vous électoraux sur trois dimanches, le grand nombre de listes, et la bataille judiciaire et médiatique autour de l’emprisonnement du candidat Karoui, sont autant d’éléments qui pèsent et érodent le processus démocratique. Les électeurs l’ont montré : ils veulent sanctionner les responsables politiques en votant pour des outsiders ou en s’abstenant. Pas sûr donc que la mobilisation soit forte et que le souhait de Khaled Ben Chaabane soit exaucé.

Faible mobilisation

Ce chef de service dans le transport aérien a vu la mobilisation faiblir d’élection en élection. C’est en effet le sixième scrutin dans lequel il s’implique. Depuis la Révolution, il a été présent comme chef de centre ou observateur pour tous les rendez-vous électoraux.  «Servir la Nation, ma patrie, est un honneur pour moi. C’est mon geste, moi qui suis un simple citoyen.» L’homme refuse la nostalgie qui prendrait d’assaut certains, leur faisant regretter l’époque de la dictature.

«Avant 2011, quand il y avait des élections je ne participais pas. Aujourd’hui, il faut être combatif et ne pas comparer la situation actuelle avec l’époque de la dictature. Il y a un désespoir des jeunes, certes, mais il faut combattre pour notre avenir et choisir.»

«Toutes ces listes… C’est le bazar mais c’est sympathique»

Mais comment faire un choix? Noha, professeur de langue arabe est venue voter dans la matinée. «Pour les présidentielles, je suis venue en fin de journée et je n’ai pas trouvé d’ambiance. En venant le matin, je pensais en trouver un peu, mais ce n’est toujours pas le cas… Peut-être que les gens ne savent pas pour qui voter, en plus d’être déçus des responsables politiques?»

Cette femme d’une quarantaine d’années parle du coût de la vie qui a augmenté, de la déception des citoyens, mais se concentre sur les acquis. «Aujourd’hui nous avons la liberté de voter. Avant 2011, je ne venais pas, je savais que l’on choisissait pour moi. Il est vrai que ce qui manque c’est la dignité, après tout les gens ne peuvent même pas vivre normalement… mais tout de même toutes ces listes… c’est le bazar mais c’est sympathique! Ça découle de la liberté!»

Une couverture médiatique focalisée sur la présidentielle

Dans le centre de vote de la rue de Marseille, à quelques mètres de l’avenue Bourguiba, l’affluence est un peu plus importante. Peut-être car la journée avance et que l’activité se fait plus intense. Reste qu’à 11h le taux de participation était de 6,8%.

Devant l’école et dans la cour, les journalistes sont nombreux à s’affairer, cherchant à faire des interviews le temps que démarre le point de presse de la Mission d’observation de l’Union Européenne. «L’attention médiatique était concentrée sur la présidentielle, ce qui peut-être n’aide pas à mobiliser les citoyens sur les législatives…» déplore Fabio Massimo Castaldo, le chef de la mission et vice-président du Parlement européen.

Une réalité que soulignent les membres de l’ISIE, quelques minutes plus tard lors de leur point de presse. Ils rappellent que les législatives sont des élections décisives pour le pays, que le taux de participation enregistré lors de la matinée est en deçà de ce qu’ils avaient espéré et que les événements autour des élections ont sans doute impacté la mobilisation. Toutefois Nabil Baffoun, le président de l’instance, tempère : «Il faut aussi garder en tête que nous en sommes à nos premières années de démocratie et que les responsabilités, quant à la faible mobilisation, sont communes. De ce fait, il nous faut tous travailler ensemble pour motiver les Tunisiens à se déplacer pour voter», invitant les médias à relayer son appel aux Tunisiens de l’étranger comme aux Tunisiens de l’intérieur du pays à aller voter. «C’est un acte qui prend 5 minutes et qui décide des 5 années à venir pour le pays.»

Rue de Russie, près de la gare ferroviaire de Tunis, Mohamed Gafsi partage les préoccupations de M. Baffoun. Ce chef de centre est cadre au sein du ministère des Affaires sociales. Il explique être au premier rang face à la progression de la misère dans le pays. Face à l’exposition des demandes depuis la révolution, il raconte que le ministère fait comme il peut, distribue des aides, en fonction des budgets, «mais ce n’est jamais assez face à la réalité dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui.»

«C’est un acte qui prend 5 minutes et qui décide des 5 années à venir pour le pays.»-Nabil Baffoun

Il était déjà mobilisé lors de la présidentielle dans le même bureau. Il déplore le manque d’engouement des électeurs, notamment des plus jeunes et semble affecté par la situation. Il est 16h15 et les 18-25 ans représentent 2% des votants qui se sont déplacés dans son bureau. «Regardez, même les personnes d’un grand âge sont là, elles sont venues… Mais les jeunes eux, ils ont autre chose à faire… Pourtant les législatives sont les élections les plus importantes. Du point de vue de l’avenir du pays, des prérogatives…  Même si les gens se trouvent face à une offre qui ne leur convient, je pense qu’ils doivent essayer de choisir au mieux.» A 15h, l’ISIE annonçait un taux de participation de 23%.

Faire son choix en discutant sur les réseaux sociaux

Devant le bureau justement, deux jeunes hommes sont venus voter. Bilel et Mohamed Aziz, tous deux étudiants de 19 ans, ont voté pour la première fois lors des présidentielles. Ils sont revenus ce dimanche et comptent bien être présents le week-end prochain. «C’est vrai qu’il y a des jeunes autour de moi qui disent qu’ils n’ont pas le temps, que le pays n’ira jamais mieux, qu’il n’y a pas de choix. Il y a aussi eu les médias qui n’expliquaient pas bien les choses, qui ne parlaient que de la présidentielle… Moi je pense que l’on peut quand même faire avancer le pays», raconte Bilel.

Mohamed Aziz veut défendre sa génération : «Moi, je suis venu car c’est bon, les vieux ont voté, et moi je crois que je dois dire mon mot pour construire mon avenir. C’est important de se faire entendre et que l’on ne décide pas pour moi.»

Ils n’ont pas suivi les débats politiques à la télé, mais se sont concertés via les réseaux sociaux. «A la télé de toute façon ils disent n’importe quoi, les plateaux c’est que du blabla!»

Rue de Marseille, Arbia 20 ans, étudiante en biologie, a elle aussi utilisé les réseaux sociaux pour se décider : «On a parlé avec des amis, on a regardé dans des groupes ce que disaient les gens, pour ne pas faire un vote utile ou je ne sais pas quoi encore !» Ce sont ses premières élections. Elle les a attendues de pied ferme. «J’attendais avec impatience d’avoir l’âge légal pour pouvoir m’inscrire et voter!»

La jeune fille est venue au bureau de vote accompagnée de son père. Il se souvient de 2011 : «On était tous content de voter. Aujourd’hui, c’est différent. On a gagné la liberté, mais une liberté entre guillemets en fait, juste celle de parler.»

Arbia tempère d’un geste de la tête : «Pouvoir voter, c’est une liberté.»

Derrière eux, les portes du centre de vote vont bientôt fermer. Quelques électeurs retardataires entrent, carte d’identité à la main, en pressant le pas.

Puis l’alarme sonne dans l’école, il est 18h. La porte se ferme. S’en est fini du vote. Dans chaque bureau les observateurs attaquent la dernière ligne droite. C’est maintenant le moment du dépouillement, du comptage et de l’ultime vérification. Les urnes sont descellées, leur contenu renversé sur des tables. Il va falloir déplier tous les immenses bulletins et comptabiliser les voix.

Fin de partie : 41,22% de participation

A L’ISIE c’est le dernier point presse de la journée. Nabil Baffoun s’installe avec ses 8 collègues. Adèle Brinsi commente la journée  : «Le taux de participation n’est pas ce que nous espérions, mais finalement 41,22 % ce n’est pas si catastrophique. Il est vrai que chaque institution doit prendre ses responsabilités. L’ISIE est responsable du registre électoral et à ce propos elle a fait son travail. Les partis politiques doivent aussi s’interroger.»

Alors que les membres de l’ISIE continuent de répondre aux questions des journalistes, Belabbès Benkredda, commente la situation. Il est le fondateur de Munathara, l’organisation qui a mis sur pied les débats entre les candidats, diffusés en direct à la télé. Le jeune homme préfère regarder le verre à moitié plein : «Le taux d’abstention est moins grave que ce que l’on pouvait penser finalement. L’espace public a complètement était occupé par la campagne présidentielle. Je m’attendais à une participation plus faible. Donc c’est pas mal, même si cela reste dommage.» Et puis, comme pour calmer l’impatience de ceux qui voudraient que tout fonctionne tout de suite il rappelle de sa voix calme que mettre en place de nouvelles habitudes «c’est un travail sur le long terme.» Exactement comme la mise en place de la démocratie.

Sana Sbouaï

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