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Mareth et les élections municipales: une lutte entre oestrogène et testostérone

Les élections municipales prévues le 6 mai 2018 ne seront pas seulement les premières élections locales post-révolution, mais aussi la première expérience de parité horizontale dans des élections directes. L’alternance entre une femme et un homme en tête de liste partisane ou une coalition est une obligation légale qui révèle un certain embarras politique.

A la clôture de la réception des candidatures pour les municipales le 22 février dernier, 5 partis se sont portés candidats à Mareth (Gabes). Quatre partisanes (Nida Tounes, Ennahda, Harak Tounes El Irada, Mouvement Chaab) et une indépendante, selon l’Instance supérieure et indépendante pour les élections (ISIE).

“ Le centre ville refuse d’avoir une femme en tête de liste, idem pour Hamma et Mareth. Dans tous les villages, il y avait un refus de mettre des femmes en tête de liste. A chaque fois que nous proposons cette possibilité, la réponse est – fatalement – la même: « C’est vrai que c’est « une femme et demi » (NDLR, expression tunisienne valorisant les femmes), cependant il n’y aura pas assez de voix pour elle.”

Boutheina Abdel Neji Guenanou, Afek Tounes.

Mareth et la parité: les hommes président

Toutes les listes sont présidées par des hommes à Mareth, selon les personnes interrogées issues des différents partis et de la liste indépendante qui s’y présentent. Chacun y va de son explication. 

« C’est une question de mentalité: tout le monde préfère les hommes ».

Mohamed Massoudi, Nida Tounes

Bien qu’elles soient concurrentes, toutes les personnes interrogées étaient d’accord sur un point: Une femme en tête de liste représente une menace de perte de voix. C’est ainsi que la course aux voix l’emporte.

“L’objectif est de gagner, d’avoir la majorité et de présider la municipalité. “

Mohamed Msilini

Mohamed Msilini, membre du bureau politique du Mouvement Chaab s’est expliqué: « La concurrence est rude, surtout avec les grands partis, dont Ennahda ». Pour Msilini, c’est une « compétition sérieuse » ce qui laisse peu de choix: les hommes sont plus compétents à mener la course.

Quant à la liste indépendante candidate, elle n’a pas fait exception: un homme est à sa tête. Selon l’un des candidats de cette liste Cherif Aroum, le choix de mettre un homme à la tête de la liste est basé sur les compétences, d’autant plus qu’en tant qu’indépendants, aucune contrainte de parité horizontale ne les touche.

Les femmes, le village et les coutumes.

Selon Mohamed Massoudi, le coordinateur de Nida Tounes à Gabes, ainsi que Mohamed Zrigh, député d’Ennahda à Gabes, il y a des causes propres aux femmes qui font qu’elles ne sont pas en mesure d’être en tête de liste. Selon Mesaoudi, « c’est plus facile pour une femme du sud » de présider une petite municipalité, alors que Zrigh a confié qu’il était inquiet pour les femmes, vu des conditions difficiles du travail de maire, car elle devrait « se déplacer dans les zones rurales».

Par ailleurs, Hedi Ben Ali, de l’antenne régionale de Harak Tounes El Irada, a affirmé que « les us et coutumes à Mareth imposent qu’un homme soit à la tête de la liste ». Avec spontanéité, il a ajouté: « L’idée qu’une femme soit tête de notre liste ne nous a même pas effleuré l’esprit. » Messilini a surenchéri: c’est le mode de vie -bédouin- qui est derrière l’absence des femmes en tête de liste.

La parité a-t-elle mis de côté Afek Toutes et Machrou Tounes à Mareth?

« Tous les villages ont rejeté l’idée d’une femme en tête de liste. », tranche Bouthaina Abdeneji Gnanou, tête de liste d’Afek Tounes à Gabes aux législatives 2014. C’est pour cette raison d’ailleurs que le parti Afek Tounes a renoncé à présenter une liste à Mareth. N’ayant pas trouvé un accord pour mettre une femme en tête de liste et ne pouvant mettre un homme à cause de la parité horizontale, le parti a simplement renoncé à présenter une liste dans cette municipalité. « Les femmes ont du mal à convaincre leurs maris » ajoute Boutheina.

Même son de cloche du côté de Hsouna Nasri, député de la circonscription de Gabes et membre du parti Machrou Tounes (élu sur une liste Nida Tounes, Machrou Tounes est un schisme créé après 2014). Son parti a également eu du mal à convaincre des femmes d’être en tête de liste. Autre explication de l’absence de liste estampillée Machrou dans cette municipalité: « notre bureau local est récent et n’est pas prêt. » explique le député.

Comment Nida Tounes et Ennahda ont géré la parité?

Ces deux partis sont les seuls à avoir présenté des listes dans toutes les circonscriptions, au nombre de 350. Ainsi, il faut qu’il y ait nécessairement 175 listes avec des femmes en tête de liste. Ennahda a presque eu un sans faute avec une seule liste non-conforme, quant à Nida Tounes, il lui a fallu revoir 14 listes, selon les premières informations fournies par l’ISIE le 23 février 2018.

Pour respecter la parité horizontale, Ennahda a raisonné par région. Le parti a présenté 8 listes avec des femmes à leur tête dans le gouvernorat de Gabes, qui comprend 16 municipalités. Les adhérents du parti ont voté pour procéder au choix des candidats. Par la suite, il y eu un calibrage pour respecter les contraintes: parité horizontale et verticale, représentativité des jeunes et des personnes portant un handicap.

Pour Nida Tounes, le pragmatisme a présidé à la préparation des listes et au respect de la parité. L’unité de mesure: pour deux municipalités voisines, il faut qu’il y ait une alternance. En effet, « les femmes président les listes de Zarat et de Ktana ». Mohamed Messaoudi a reconnu qu’il y avait un problème à respecter la parité au niveau national, mais ce problème ne se pose pas au gouvernorat de Gabes. Considérant que Mareth est la municipalité la plus ancienne, peuplée, comparée aux municipalités de Zarat et de Ktana, créées en 2016. Le nombre d’habitants est un facteur déterminant pour le nombre de sièges dans le conseil municipal. Ce facteur a également été pris en compte pour déterminer qui sera en tête de liste. Ainsi, Ktana a un conseil de 18 sièges, Zarat 12 et Mareth le double soit 24.

Le temps de la parité

Malgré le report des élections, à deux reprises, pour arriver à la date du 6 mai, la plupart des partis n’ont pas réussi à respecter la condition de la parité horizontale prévue par la loi électorale, laissant la part belle aux hommes. Il semble que les partis et les listes indépendantes ont ajourné le respect de la parité dans 58 listes pour la période post-candidature (période entre le 23 février et le 1er mars pour rectifier les listes posant problème).

La parité horizontale a poussé les acteurs politiques à inventer des voies originales pour la respecter, démontrant parfois un certain degré d’ingéniosité et de flexibilité politique dans certains cas, ou un manque de préparation logistique dans d’autres cas. L’approche technique des acteurs politiques vis à vis de la parité s’est égarée de son premier objectif à savoir, le renforcement de la participation des femmes dans la vie politique. Elle a toutefois révélé une vision simpliste et traditionnelle de la « victoire » dans les municipales, où elle serait égale à la présidence du conseil municipal, le fauteuil du maire!

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