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Sécurité alimentaire en Tunisie : “On ne peut pas rester les bras croisés”

La sécurité alimentaire est une notion très large, qui prend en considération toute la chaîne alimentaire. Selon le Global Food Security Index, un classement dressé par un magazine anglais, la Tunisie occuperait la 51° position sur 113 pays en 2018. Alors que la société civile exprime son inquiétude quant à la situation du pays, les responsables politiques tunisiens semblent à peine prendre conscience de la situation du pays et des actions à mettre en place.

Alors que l’été battait son plein le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, plus communément appelé GIEC, publiait son 5e rapport. Ce travail, qui est fondé sur les publications scientifiques et techniques actuelles, met cette fois-ci en avant la question de la sécurité alimentaire.

Pour la représentante du WWF, le texte souligne “que la façon dont nous utilisons les terres n’impacte pas seulement le climat, mais la capacité des terres à fournir les moyens d’existence aux gens, à la nature et à la biodiversité.” 

En Tunisie, ce risque de manque existe déjà à des échelles diverses. Il y a un an la “crise du lait” battait son plein. La vente de briques de lait était rationnée et les rayons réfrigérés des magasins ne proposaient plus de beurre. 

Les consommateurs avaient alors dû se résoudre à consommer autrement et s’adapter. Cette situation de pénurie avait été présentée comme exceptionnelle, alors même qu’elle pourrait devenir une réalité plus fréquente et toucher différents produits alimentaires. Car elle est une conséquence directe de la manière dont la terre est utilisée.

Cette crise est une parfaite illustration de l’état de la sécurité alimentaire dans le pays, pour Karim Daoud, éleveur et président de Syndicat des agriculteurs de Tunisie, syndicat qui a vu le jour en 2012. “La filière laitière est un colosse aux pieds d’argile : nous importons des animaux, que nous sommes incapables de produire en Tunisie… Nous importons également leur alimentation… dont nous ne maîtrisons pas les coûts, qui évoluent sur le marché mondial, si bien que le coût de production en Tunisie augmente, mais pas celui de la vente, alors les producteurs sont pris à la gorge, abattent leurs vaches, les vendent…” et c’est ainsi que le lait est venu à manquer sur le marché tunisien. 

Cet exemple n’est qu’une des multiples entrées qui permettent de saisir la notion de sécurité alimentaire, qui en réalité, est une question de sécurité tout court.  

Toute la chaîne alimentaire est concernée

Quand on pense “sécurité alimentaire”, il ne s’agit pas simplement de penser en terme de pénurie ou de crise sanitaire, comme cela peut être le cas lorsque des aliments avariés se retrouvent en vente par exemple. Cette notion concerne toute la chaîne alimentaire : production, commercialisation et consommation. De la graine plantée, à l’argent qu’il faut pour l’acheter, à l’eau pour l’arroser, à la publicité pour la nourriture, au quota nutritionnel, aux maladies en lien avec ce que nous ingurgitons…

La sécurité alimentaire se jauge à l’aune de quatre dimensions :  la disponibilité, l’accès, l’utilisation et la stabilité. Des dimensions qui ont été définies en 1996 lors du Sommet mondial de l’alimentation à Rome, et qui dépendent de nombreux facteurs. 

De manière générale, la disponibilité des denrées alimentaires ne pose pas de problème en Tunisie, selon l’Observatoire national de l’agriculture (ONAGRI). L’accès physique, lui, est quasiment assuré sur tout le territoire, mais la question de la barrière économique se pose de plus en plus du fait de l’inflation et de la baisse du pouvoir d’achat, rendant certaines denrées inaccessibles pour certains citoyens. La question de l’utilisation, elle, est impactée par les changements dans les habitudes alimentaires, qui sont de plus en de plus éloignées du régime traditionnel tunisien. Ce à quoi s’ajoute cette forte tendance au gaspillage alimentaire. Enfin, la stabilité pourrait subir les effets de la situation géopolitique et des changements de possibilités d’importation de denrées alimentaires, toujours selon l’ONAGRI.

Selon l’indice de sécurité alimentaire mondiale « Global Food Security Index », un classement mis en place par le magazine anglais The Economist, et qui examine les questions fondamentales de l’accessibilité, la disponibilité, la qualité et la sécurité des aliments, en 2018 la Tunisie se classe à la 51ème position sur 113 pays et son score global est de 60,9/100. Un score qui montre que des actions doivent être menées dans le pays, notamment en prévision des impacts du changement climatique et de la raréfaction des ressources naturelles. 

Chacune des quatre dimensions définissant la sécurité alimentaire couvre des réalités qui finissent par balayer tout le système dans lequel nous vivons : la production agricole, les ressources naturelles, le climat, la répartition foncière, les voix de distribution des denrées alimentaires, les importations, les exportations, l’inflation, les habitudes alimentaires, le commerce, la santé, les épidémies, la stabilité géopolitique…

Karim Daoud explique ainsi que la notion de sécurité alimentaire est une notion qui “se construit”, en assurant la mise en place d’actions qui permettent de stabiliser ces différentes dimensions. Ce n’est pas une notion fixe que l’on peut atteindre de manière définitive.

“Elle touche à la question de la durabilité, des ressources naturelles, à une réflexion profonde sur les modèles de développement de l’agriculture de demain et au même temps elle touche à la question de l’autonomie…” explique-t-il.

D’autres pénuries sont à craindre

Si la crise du lait n’a duré qu’un temps, pour Karim Daoud, la situation de la Tunisie n’est pas pour autant au beau fixe : “Il ne faut pas croire que ces situations vont se réduire : il y a de plus en plus de monde sur la planète, de plus en plus de conséquences du réchauffement climatique, de plus en plus de crises…”

M. Daoud, comme d’autres acteurs de la société civile tunisienne, se dit inquiet quant à la situation de la sécurité alimentaire en Tunisie, au regard de l’état de l’agriculture notamment. Il prend ainsi comme exemple la manière dont la filière avicole est construite en Tunisie et dresse un parallèle avec la filière laitière, puisque les bêtes comme leur alimentation et les produits phytosanitaires sont importés explique-t-il. Si bien qu’il peut tout à fait arriver un moment où une crise des œufs et de la volaille puisse avoir lieu dans le pays.

Interrogé sur l’action des responsables politiques, il exprime des réserves. “Il n’y a pas de vision sur ce qui doit être fait et sur ce que l’on veut mettre en place. Nous n’avons pas de direction.” Et il semble en effet que les autorités n’aient pas encore pleinement mesuré la nécessité d’un plan d’action global pour assurer la sécurité alimentaire du pays.

Pourtant d’un point de vue légal, la Tunisie garantie de manière indirecte la sécurité alimentaire des citoyens à travers l’article 21 de la Constitution : ” L’État garantit aux citoyens les libertés et les droits individuels et collectifs. Il leur assure les conditions d’une vie décente.”

Une situation préoccupante

En décembre 2017, le think thank tunisien ITES publié la “Revue stratégique de la sécurité alimentaire et nutritionnelle en Tunisie“. 

La publication s’ouvrait sur un état des lieux guère réjouissant de la situation. Il y est certes fait état d’une agriculture et d’une disponibilité alimentaire qui s’améliorent en Tunisie. Mais la réalité d’un monde dans lequel il faudrait, selon les chiffres de la FAO, augmenter de 70% la production mondiale pour nourrir les 9 milliards d’êtres humains d’ici 2050, reste un défi qui concernera également la Tunisie. Et le changement climatique, la dégradation des ressources naturelles notamment de l’eau et du sol, le manque d’investissement pour leur entretien et leur utilisation durable, sont autant de défis qu’il faut relever, note le rapport. 

La publication dresse une liste des défis de tous les secteurs concernés par la sécurité alimentaire, avant de proposer une liste de recommandations, sans qu’elles semblent suivies d’actions. “Pourtant les défis sont énormes, mais il y a une absence de prise en charge de la question”, considère le professeur et économiste Karim Ben Kahla qui s’est joint aux membres du think thank de l’ITES pour rédiger la revue.

Pour M. Ben Kahla il existe des lacunes du point de vue des responsables politiques et il n’y a pas réellement de prise de conscience de la part des autorités.

“Ma peur c’est que nous soyons soit dans le déni, soit dans la panique, face à la notion de sécurité alimentaire. Il y a un déni car on ne regarde pas les problèmes en face. Mais j’ai peur que l’on passe du déni à la panique.”

Alors les Tunisiens vont-ils mourir de faim? “Non, ce n’est pas comme ça que ça se passe. C’est une mort lente, avec des catastrophes naturelles de plus en plus rapprochées et de plus en plus fortes”, juge-t-il.

“Les défis ont cet aspect systémique : quand on pose la question de la sécurité alimentaire : tout dépend de tout. La formation, l’agriculture, l’inflation, le climat, la santé, la nourriture… c’est un système en soi”, explique le professeur. 

Un début d’action publique ?

Face aux défis que la Tunisie va devoir relever pour assurer la stabilité alimentaire, l’Observatoire National de l’Agriculture (ONAGRI) lui s’est mis au travail. Cet établissement public a vu le jour en 1999, avec pour but de collecter et diffuser des informations sur l’agriculture et la pêche. Sur leur site la sécurité alimentaire a une entrée dédié, preuve que cette notion est prise en compte. 

En janvier 2018 le ministère de l’agriculture et des ressources hydraulique relative à la création d’une commission technique nationale chargée de préparer une étude prospective sur la sécurité alimentaire et le développement de l’export à l’horizon 2030.  

Cette étude prospective a été lancée et un comité de travail mis en place, explique Nachaat Jaziri,  sous-directrice de l’ONAGRI dans son bureau, accompagnée de sa collègue Sonia Dridi. Plusieurs réunions ont permis aux intervenants de poser un scénario qui collerait le plus aux évolutions possibles de la situation tunisienne, afin de s’accorder sur les stratégies à mettre en place, explique-t-elle. 

“On ne peut pas rester les bras croisés à attendre. La situation est là, notre rôle à l’observatoire c’est de trouver des solutions”, explique Nachaat Jaziri.

Il y aurait donc une timide prise de conscience au sein du ministère de l’Agriculture de l’importance d’agir sur cette question.

D’autant plus que la Tunisie fait partie du programme “Transformer notre monde : le programme de développement durable à l’horizon 2030”, qui pose des objectifs de développement durable clairs, comme le fait d’assurer une stabilité de la sécurité alimentaire.

Mais il semble que la prise de conscience vienne avant tout de la société civile car après l’ITES et le Synagri, c’est le Forum Tunisiens des Droits Économiques et Sociaux qui a organisé un atelier de travail sur le droit à l’alimentation en mars dernier. 

A la fin du mois de juin 2019 une conférence sur l’ingénierie et la sécurité alimentaire a été organisée à Tunis. L’idée était de mettre en commun les contributions du monde de l’ingénierie pour renforcer la sécurité alimentaire en Afrique et de proclamer une déclaration sur la sécurité alimentaire vue par les ingénieurs. Une initiative émanant de la société civile qui semble finalement être la force motrice de la réflexion sur cette question. 

La sécurité alimentaire : une question hautement politique

La sécurité alimentaire, puisqu’elle concerne toute la chaîne alimentaire, permet d’assurer la sécurité d’un pays et ouvre une réflexion sur tout le système dans lequel nous vivons. 

Pour Karim Ben Kahla la notion est complexe et demande une vision large de la part des responsables politiques, permettant d’agir sur toutes les variables. Le fait est, selon lui, que pour le moment chacun semble appréhender cette notion avec son prisme et donc de manière restreinte. “Or il faut agir à tous les niveaux : les écoles, les familles, les médias… modifier la publicité alimentaire, la consommation, repenser la stratégie pour l’emploi, relancer l’agriculture.” Un chantier énorme, qui demande donc d’être capable de repenser tout le système dans lequel nous vivons et concilier des propositions qui se posent en extrême, tout en prenant réellement en compte la situation environnementale et les efforts qui doivent être faits pour préserver la planète.

Mais si l’on élargit encore le regard posé sur cette question, on voit que face à cette question de la production de denrées alimentaires des visions du monde s’affrontent. En effet, la notion de sécurité alimentaire est hautement politique. Elle interroge directement les choix de société fait par les responsables politiques et le positionnement idéologique adopté face au monde globalisé et au système de marché.

Ainsi en réponse, la notion de souveraineté alimentaire permet d’appréhender autrement les notions de sécurité et insécurité alimentaire, et interroge la manière dont un pays produit des denrées alimentaires et se soucie de la survie de sa population. 

Pour M. Ben Kahla, en ce moment en Tunisie, il y aurait d’un côté, les tenants de l’idée d’un marché sans agriculture, pour lesquels il suffirait d’importer toutes les denrées alimentaires dont nous pouvons avoir besoin. D’un autre côté, il y aurait les tenants de l’idée de ne produire des denrées alimentaires qu’en autosuffisance et d’avoir une agriculture sans marché. Deux postures qui découlent de visions politiques du monde qui mettent face à face sécurité alimentaire et souveraineté alimentaire.

Or il semble que la situation environnementale de la Tunisie ne laisse que peu de place au débat idéologique et oblige à avancer sur des solutions pratiques.

Sana Sbouaï

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