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Youssef Chahed : néolibéralisme et tentation autoritaire

Youssef Chahed est candidat pour les élections présidentielles anticipées de septembre 2019. Mohamed Slim Ben Youssef, doctorant en Sciences Politiques à l’Université IEP d’Aix en Provence nous propose sa lecture de son parcours.

Chef du gouvernement sortant, Youssef Chahed a quitté le parti Nidaa Tounes qui l’a hissé au pouvoir, suite à un conflit ouvert avec son directeur exécutif Hafedh Caïd Essebsi. Ses soutiens ont fondé le parti Tahya Tounes dont il est devenu président le 1er juin 2019. Durant cette campagne présidentielle, il est accusé par ses détracteurs d’instrumentaliser les moyens de l’État à des fins de conquête personnelle du pouvoir. 

Responsable d’un bilan politique désastreux pour les un.es, rempart contre les lobbies de l’argent pour les autres, Youssef Chahed est une personnalité clivante.

L’ingénieur, l’expert et l’universitaire 

Youssef Chahed est l’un des trois candidats, avec Mehdi Jomâa et Hamadi Jebali, ayant reçu une formation d’ingénieur. Poursuivant des études d’ingénieur agronome à l’Institut national agronomique de Tunisie, le chef du gouvernement obtient son premier diplôme en 1998 en major de promotion. Il décroche par la suite un DEA en économie de l’environnement, puis un doctorat en agroéconomie en 2003. Sa thèse, portant sur la mesure de l’impact de la libéralisation des marchés agricoles sur les échanges et le bien-être, révèle son orientation politique libérale. M. Chahed mène une carrière universitaire en France entre 2003 et 2009 en enseignant à l’Institut supérieur d’agriculture LaSalle, tout en travaillant comme professeur visiteur dans d’autres universités dans le monde. Dans le même temps et jusqu’à 2015, Youssef Chahed s’attèle également à l’expertise en agriculture et en politiques agricoles, notamment pour le département de l’Agriculture des États-Unis et la Commission Européenne. Il y travaille notamment sur l’introduction des OGM en Tunisie.

Sa thèse, portant sur la mesure de l’impact de la libéralisation des marchés agricoles sur les échanges et le bien-être, révèle son orientation politique libérale.

Cette trajectoire rend compte de l’univers cognitif et idéologique derrière son positionnement politique, surtout en matière d’orientations économiques. Gravitant autour d’institutions qui prônent le libre-échange, M. Chahed appliquera par la suite des réformes néolibérales recommandées par les bailleurs de fonds internationaux. 

Une entrée récente dans le champ politique 

Petit-fils de la militante féministe destourienne Radhia Haddad et neveu de Hassib Ben Ammar, cofondateur de la Ligue tunisienne des droits de l’homme, figure du Mouvement des Démocrates socialistes et proche de Beji Caïd Essebsi. Ces origines dévoilent l’univers familial de M. Chahed: tunisois (beldi), politisé et imprégné du modernisme bourguibiste. 

Ce n’est qu’après la révolution que Youssef Chahed prend part à la vie politique tunisienne. Il participe en avril 2012 à la fondation du parti Al Joumhouri, fusion de plusieurs partis centristes et socio-libéraux. Très vite, il rejoint le bureau exécutif de Nida Tounes à un moment où ce parti était en pleine expansion sous l’effet de la polarisation anti-Ennahdha. Après le tournant électoral de 2014, le candidat occupe deux postes ministériels : nommé le 6 février 2015 comme secrétaire d’État chargé de la pêche dans le gouvernement de Habib Essid, il devient ministre des Affaires locales à la faveur du remaniement de janvier 2016. Propulsé par Béji Caïd Essebsi sur les devants du pouvoir, M. Chahed deviendra en août 2016 et pour une période de 3 ans, l’un des acteurs majeurs de la scène politique tunisienne. 

Une tentation autoritaire?

La pratique de pouvoir de M. Chahed est très controversée. En 2016, le chef du gouvernement engage une vague d’arrestations à l’encontre d’hommes d’affaires impliqués dans des affaires de corruption et de contrebande. Salué par un large spectre du champ politique, il est toutefois accusé de favoriser des clans par rapport à d’autres. Des reproches renforcées par le fait qu’il ne soit pas allé jusqu’au bout dans sa lutte annoncée contre la corruption. M. Abbou, qui fonde toute sa stratégie discursive sur la lutte contre la corruption, dénonce le positionnement du candidat de Tahya Tounes dans ce domaine, en pointant son attitude conciliante à l’égard de ses proches. 

Salué par un large spectre du champ politique, il est toutefois accusé de favoriser des clans par rapport à d’autres. Des reproches renforcées par le fait qu’il ne soit pas allé jusqu’au bout dans sa lutte annoncée contre la corruption.

Par ailleurs, c’est le candidat qui, en plus d’être accusé d’instrumentalisation de l’administration au profit de sa campagne électorale, est également décrié pour son immixtion dans la justice. L’arrestation controversée une semaine avant le début de la campagne électorale, de Nabil Karoui, a été attribuée à Youssef Chahed par plusieurs de ses rivaux et contradicteurs. Par ailleurs, sa convocation des directeurs régionaux et délégués à des meetings a beaucoup rappelé les méthodes benalistes d’inféodation de l’administration au parti quasi-unique et à sa personne. 

Une tentation autoritaire est perceptible, mais le risque qu’elle devienne hégémonique est endigué par les forces qui lui sont opposées. 

L’austérité pour bilan de gouvernement

Ses trois années comme chef du gouvernement ont été ceux de l’austérité  et, corrélativement, de la déliquescence manifeste des services publics. Les coupes budgétaires et les gels des recrutements dans la fonction publique dans des secteurs aussi importants que la santé, l’éducation et l’enseignement supérieur, sapent la capacité redistributive de l’Etat. 

Des deux points de vue, économique et politique, la trajectoire de Youssef Chahed parle d’elle-même. D’un côté, c’est l’universitaire qui a fréquenté des milieux de l’expertise néolibérale américaine et européenne. D’un autre côté, une pratique politique sur laquelle pèsent de sérieux soupçons de “règlement de comptes”, au prix d’une instrumentation de l’administration et de l’appareil judiciaire.

 

Mohamed Slim Ben Youssef

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